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La carrière rocambolesque de la première femme policière au Québec

Nicole Juteau a rejoint les rangs de la Sûreté du Québec en 1976

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Malgré les murs à défoncer, les commentaires «machos» et le jugement qu’elle a dû subir dans les années 1970, la première femme policière au Québec n’aurait sans doute plus envie d’exercer ce métier aujourd’hui, considérant la pression imposée aux agents.

«Comprenez-moi bien, de la police, j’en mange, et encore à ce jour, si je vois une autopatrouille partir après quelqu’un, je la suis et je vais voir ce qui se passe, lance d’emblée Nicole Juteau, retraitée de la Sûreté du Québec, en éclatant de rire. 

«Mais aujourd’hui, tout le monde filme les policiers, ils ne peuvent plus interpeller personne par crainte de se retrouver en déontologie, ils marchent constamment sur des œufs. Ce n’est vraiment pas évident de faire ce métier en 2022», poursuit-elle.

Rencontrée dans un café de Rosemont dans le cadre de la sortie de sa biographie intitulée La téméraire, la femme de 68 ans à la voix légèrement rauque dégage encore une énergie contagieuse. 

Photo courtoisie

Affranchie et pleine d’assurance, la fierté d’avoir été la première femme à revêtir badge, uniforme et arme se ressent pleinement.

Assermentée en 1975, en pleine Année internationale de la femme, Nicole Juteau a reçu son lot de commentaires inappropriés et a dû travailler nettement plus fort que certains hommes pour gagner la confiance de ses pairs et de ses supérieurs. 

  • Écoutez l'entrevue avec Nicole Juteau à l’émission de Sophie Durocher diffusée chaque jour en direct 14 h 38 via QUB radio : 

Matante

Elle y est finalement parvenue au terme de plusieurs années de travail acharné. Après six ans comme patrouilleuse, elle a rejoint l’escouade du crime organisé, où elle a fréquemment œuvré comme agent double. 

Comme les femmes se faisaient rares dans la police, elle a pu permettre l’arrestation de nombreux trafiquants en leur achetant de la drogue alors qu’ils ne se doutaient de rien.

Elle a terminé sa carrière au renseignement criminel, en pleine guerre des motards. Les «patchés» lui avaient même donné un surnom, «matante», en référence au témoignage d’un trafiquant qui avait juré au juge ne jamais lui avoir vendu de drogue. 

Photo Chantal Poirier

Il savait qu’elle était un «double» parce qu’elle avait l’air d’une «matante», avait-il dit lors de son témoignage.

«Il y avait plein de motards dans la salle d’audience et tout le monde s’est mis à rire, raconte-t-elle en riant à son tour. À la suite de ça, ils se sont mis à m’appeler matante. Ils avaient raison. Cette fois-là, je devais avoir 40 ans et je m’étais arrangée en pitoune dans un bar où les filles avaient en moyenne 18 ans.»

Contre les quotas

Nicole Juteau se réjouit de voir que des milliers de jeunes policières ont pu suivre ses traces depuis son assermentation, il y a près de 50 ans. 

Elle se montre toutefois dubitative quant aux pratiques de certains services de police qui instaurent des quotas afin d’aller chercher davantage de femmes dans leur rang.

Photo Chantal Poirier

«J’ai pu être policière parce que j’étais bonne, pas parce que j’étais une femme, dit-elle, convaincue. J’ai toujours été très fière de ça, j’ai fait ma place, j’étais meilleure que bien des hommes à certains niveaux et je pense qu’on devrait toujours choisir les meilleurs, peu importe leur sexe.» 

Problème d’uniforme

Elle pose devant une autopatrouille au début de sa carrière en 1976.
Photo courtoisie
Elle pose devant une autopatrouille au début de sa carrière en 1976.

Comme elle était la première femme policière, Nicole Juteau n’a pas eu d’uniforme à sa taille avant quelques années. Elle devait revêtir une chemise pour homme, tout en épinglant le tissu entre les boutons au niveau de sa poitrine pour éviter «les accidents». On lui avait aussi fourni une cravate trop longue et un képi trop grand auquel on avait ajouté de la bourrure pour éviter qu’il lui tombe dans le visage. Les chaussures ont représenté un réel enjeu pour la SQ, qui a fini par lui fournir une paire de souliers de religieuses... à talons. Ce n’est que deux ans plus tard qu’on lui a donné des bottes et de vrais souliers de travail. Comme le manteau d’hiver fourni aux hommes était nettement trop grand, Nicole a dû porter son propre manteau de ski pendant son premier hiver sur la patrouille. Rien pour aider avec sa crédibilité, dit-elle. On lui a aussi donné un sac à main, ce qui lui a valu des moqueries pendant bien longtemps. 

Le festival du harcèlement

Ses premières années comme policière ont été marquées par des comportements et des propos indécents et sexistes. Elle était loin de rire quand ses collègues masculins la pourchassaient dans le poste pour détacher son soutien-gorge ou qu’ils vidaient le contenu de son sac à main sur une table afin de savoir si elle prenait la pilule contraceptive. Elle a aussi connu son lot de citoyens arrogants. Elle se souvient d’un échange avec un motard au début de sa carrière, qui est relaté dans son livre.

«– Eille, une femme police, venez voir ça, les gars!

Il avait un rire gras. Il arborait ses patchs avec fierté, comme ses chums. Nicole ne le lâchait pas des yeux. Son partenaire non plus.

– J’me demande ça, madame : pour le viol d’une femme police, c’tu la même sentence que pour le viol d’une femme ordinaire?

Malgré la surprise, Nicole avait réagi très froidement. Elle avait tourné les hanches juste assez pour que le motard voie son arme.

– Non, c’est pas la même sentence. La sentence, c’est ça icitte.

Et elle avait mis la main sur son arme. Le motard avait écarquillé les yeux.

– OK, OK, on se calme, j’faisais juste une blague.

– Fais jamais de blague avec ça.» 

«Rien Juteau»

La policière était une excellente tireuse lors de ses pratiques et avait même gagné des concours de tir.
Photo courtoisie
La policière était une excellente tireuse lors de ses pratiques et avait même gagné des concours de tir.

Lorsqu’elle a été embauchée à la SQ de Shawinigan, les lois en place ne lui permettaient pas encore de patrouiller et d’avoir une arme. Ses supérieurs lui ont donc trouvé toutes sortes de tâches à faire au bureau et elle sentait qu’elle n’avait pas vraiment sa place. Ses confrères se sont même mis à la surnommer «Rien Juteau» tellement son rôle au sein du poste était abstrait, peut-on lire dans la biographie écrite par Annie Roy, une enseignante d’histoire au secondaire. Lorsqu’elle a finalement pu aller sur la route, son supérieur appelait systématiquement toutes les personnes qu’elle arrêtait lors de ses patrouilles pour s’assurer qu’elle le faisait convenablement. En parallèle, les épouses de ses confrères avaient même fait des pressions auprès de leur mari et des patrons pour éviter que Nicole patrouille avec eux.

«C’était pas juste une question de séduction, elles avaient peur que je leur vole leur mari. En plus, elles n’avaient pas confiance en mes capacités physiques. Elles ne voulaient pas que je travaille avec leur époux parce qu’elles s’imaginaient que j’allais les mettre en danger», lit-on dans un extrait du livre La téméraire. 

Un contrat pour ne pas poursuivre son cégep

Comme les femmes n’étaient pas autorisées à s’inscrire en techniques policières, Nicole Juteau est entrée au cégep dans le programme d’agent correctionnel, soit celui qui s’apparentait le plus à ce qu’elle voulait. Après sa première session, elle a profité de la présence d’un nouveau conseiller en orientation pour faire une demande de changement de programme. Ne connaissant pas les règles, celui-ci a accepté son transfert. 

Elle s’est retrouvée peu de temps après dans le bureau du directeur, où elle a signé une décharge dans laquelle elle s’engageait à ne jamais poursuivre le cégep si elle ne trouvait pas d’emploi après sa formation.  

Gros coup en Beauce

Mme Juneau déguisée en Nicky, son personnage pour ses opérations d’infiltration.
Photo courtoisie
Mme Juneau déguisée en Nicky, son personnage pour ses opérations d’infiltration.

En 1986, Nicole Juteau a été appelée à se rendre en Beauce afin d’infiltrer l’Hôtel Saint-Georges, où un important trafic de drogue était suspecté. Jumelée à une autre policière, les deux femmes se sont mises à acheter de petites quantités, soir après soir, dans le but ultime de remonter jusqu’au fournisseur. Elles jouaient le rôle de vieilles amies qui voulaient oublier les hommes.

«Quand j’arrivais dans un bar, je prenais le plancher, raconte-t-elle, le sourire aux lèvres. Je prenais de la place, je parlais fort, tout le monde connaissait assez vite mon histoire.»

C’est ainsi que Nicole Juteau, alias «Nicky», a développé une relation de confiance avec le trafiquant principal et a eu l’opportunité de lui passer une commande plus importante. Le soir du «deal», lorsque la drogue et l’argent ont été échangés, l’agente double a brandi subtilement le petit foulard qu’elle avait au cou afin de donner le signal aux enquêteurs. Le trafiquant et elle ont donc été arrêtés sur les lieux, puis amenés au poste. Peu de temps après, alors qu’elle était bombardée de poignées de mains et d’accolades afin de célébrer ce bon coup, le trafiquant a tenté de se suicider par pendaison dans sa cellule. Encore à ce jour, Nicole Juteau demeure ébranlée par cet événement.

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