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[EN IMAGES] La pêche à l’éperlan sur les quais de Québec

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La pêche à l’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax) a longtemps marqué à Québec un temps fort durant la saison automnale. Toutes les raisons étaient bonnes pour y participer: nourrir sa famille, obtenir un revenu d’appoint ou passer un bon moment. De la fin de septembre jusqu’à la mi-novembre, des centaines de pêcheurs, armés de leur canne en bambou, se ruaient sur les quais de la Vieille Capitale.

La pêche à l'éperlan sur le quai de la traverse à Québec, 1946.
Archives nationales à Québec (E6, S7, SS1, P34309-46). Photo J. W. Michaud
La pêche à l'éperlan sur le quai de la traverse à Québec, 1946.

1) L’éperlan arc-en-ciel

Deuxième Festival de l’éperlan au bassin Louise à Québec, 1963.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D61, P45). Photo Léon Bernard
Deuxième Festival de l’éperlan au bassin Louise à Québec, 1963.

L'éperlan arc-en-ciel est un poisson de forme allongée, faisant généralement de 18 à 20 cm, bien qu’il puisse atteindre 35 cm. Il se déplace en bancs à mi-profondeur dans les lacs, les estuaires ou les régions marines côtières. L’éperlan vit en eau salée, mais fraie en eau douce. Il remonte alors les petits cours d'eau et les rivières aux eaux vives au moment de la fraie.

L'éperlan arc-en-ciel quitte la mer, les estuaires ou les Grands Lacs au printemps, peu après la débâcle, et remonte les cours d'eau pour frayer dès l'âge de 2 ans. À l’automne, en bancs denses et au gré des marées, il remontait, jusqu’aux années 1970, le fleuve vers Québec en direction du lac Saint-Pierre, et se rapprochait des quais et de la rivière Saint-Charles. Au printemps, il redescendait frayer principalement à l’embouchure de la rivière Boyer dans la région de Bellechasse.

2) Une pêche ancienne

Pêche à l'éperlan. Coup de filet de 2000 livres à Chandler, 1945.
Archives nationales à Québec (E6, S7, SS1, P29217). Photo E.L. Désilets
Pêche à l'éperlan. Coup de filet de 2000 livres à Chandler, 1945.

Les attestations de pêche à l’éperlan à Québec sont anciennes. Dès 1664, le gouverneur de Trois-Rivières et fondateur de Boucherville, Pierre Boucher, note dans son Histoire véritable et naturelle qu’il y a «abondance d’Eplan durant l’Automne, tant à Quebec qu’à Tadoussac». L’«éplan» est une forme ancienne du nom de l’éperlan. En 1754, le sieur Boucault observe qu’on «fait dans le fleuve, jusqu'à 20 ou 30 lieues audessous de Québec, une pesche très abondante de harengs et de sardines pendant le printemps et l'automne, on y pesche aussi et dans les rivières qui s'y déchargent, des saumons, des alozes, des éperlans, des poissons dorés, des poissons blancs, des bars, des achigans, des masquinongés, des éturgeons et des anguilles». Autre observation: en avril 1770, Pierre-François Drouin, habitant de Charlesbourg, et Louis Bougie, habitant de Beauport, concluent une entente verbale pour le paiement d’une portion de terre. Outre une somme d’argent, l’acheteur s’engage à fournir un cent d'anguilles et deux minots d'éplans!

Damase Bernier et d'autres pêcheurs à l'éperlan sur le quai de Baie-des-Sables (ou Trois-Pistoles), 1950.
Archives nationales à Québec (P728, S1, D1, P16-5). Photo Lida Moser
Damase Bernier et d'autres pêcheurs à l'éperlan sur le quai de Baie-des-Sables (ou Trois-Pistoles), 1950.

Au Québec, dans la baie des Chaleurs et à Carleton en particulier, il se pêche des quantités importantes d’éperlans. Pendant longtemps, si une partie est vendue sur les marchés, une portion importante sert d’engrais à la place du fumier. Cela a été également le cas sur la Côte-du-Sud.

Vue aérienne du Vieux-Québec et du port de Québec, 1966.
Archives nationales à Québec (E6, S7, SS1, P6642669). Photo Jean-Paul Bôdy
Vue aérienne du Vieux-Québec et du port de Québec, 1966.

3) Des histoires de pêche

Pêche à l’éperlan, vers 1960.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D17, P1). Photo Léon Bernard
Pêche à l’éperlan, vers 1960.

Qui dit pêcheurs, dit histoires de pêche, souvent presque miraculeuse. En 1886, on note dans les journaux: 

«Depuis plusieurs années la pêche à l’éperlan n'avait pas été aussi fructueuse qu’elle l'est cet automne. Les amateurs s’en donnent à cœur joie. Les quais et les embarcations fourmillent de pécheurs qui tous y trouvent fortune. C'est par cinq ou six à la fois qu’on tire de l'eau ces excellents petits poissons. Un jeune homme en a pris, dans un assez court espace de temps, près de trente douzaines. 161 douzaines en 28 heures par un autre la même année. Toujours en 1886, deux jeunes gens de Lévis, Messieurs Adélard Brochu et Adjutor de la Salle, en ont pris à eux deux 70 douzaines dans l’espace de 3 heures et demie.» 

Pêche à l’éperlan dans le port de Québec, automne 1958.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS6, D51, P22). Photo Léon Bernard
Pêche à l’éperlan dans le port de Québec, automne 1958.

L’année 1894 est aussi exceptionnelle: «Jamais l’éperlan n’est venu en aussi grande quantité dans nos parages. Il nous arrive par banc tellement épais que le pêcheur n’a qu’à jeter sa ligne à l’eau pour en retirer autant qu’il a d’hameçons. Des amateurs en ont capturé jusqu’à cinquante et même soixante douzaines à la ligne en une marée. Aussi, du Cap Blanc au Bassin Louise et de l’embouchure de la rivière Saint-Charles jusqu’à la jetée de l’Hôpital Général, ne reste-t ’il plus un bout de quai inoccupé.» 

Les mentions de pêches extraordinaires se multiplient. En 1895, un pêcheur en a pris 50 douzaines en une seule journée, c’est-à-dire environ un toutes les minutes. Qui dit mieux! En 1963, de 10 h 30 le soir à 6 h du matin, Cyrille Robitaille, installé dans une chaloupe amarrée au quai des pilotes et à la lueur d'un fanal, fait une prise de 143 douzaines d’éperlans. 

4) Pêcher l’éperlan: rien de plus simple

Premier Festival de l’éperlan à Québec, 1962. Pêche au fanal.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D16, P25). Photo Léon Bernard
Premier Festival de l’éperlan à Québec, 1962. Pêche au fanal.

Une simple canne à pêche, un bout de ligne, trois ou quatre hameçons et un poids suffisent pour être un pêcheur d’éperlans sur les quais de Québec. Comme appâts: vers de terre, mais également du foie, des morceaux de gésier de volaille, ou encore des yeux de poisson. Même sans appât, il était possible d’attraper du poisson. En 1892, on observe qu’il passe quelquefois des bancs d’éperlan tellement épais qu’au lieu de pêcher le poisson, on l’accroche.

La pêche à l'éperlan à Québec, 1950.
Archives nationales à Québec (E6, S7, SS1, P81393). Photo J.W. Michaud
La pêche à l'éperlan à Québec, 1950.

D’ordinaire, l’éperlan se pêche le jour, mais en 1888, on introduit avec succès la pêche au flambeau. Profiter de la marée montante – le meilleur moment pour pêcher – est aussi un atout pour une belle récolte. La pêche du printemps, au moment de la fraie, n’est pas aussi fructueuse à Québec que celle de l'automne. En revanche, le poisson est plus gros.

Pêche à l’éperlan dans le port de Québec, 1958.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS6, D51, P23). Photo Léon Bernard
Pêche à l’éperlan dans le port de Québec, 1958.

5) Une pêche où patience et endurance se conjuguent

Pêche à l’éperlan dans le port de Québec, automne 1958.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS6, D51, P43). Photo Léon Bernard
Pêche à l’éperlan dans le port de Québec, automne 1958.

Pour les vrais pêcheurs, rester de longues heures, transis par le froid d’octobre et de novembre et les pluies d’automne, est un véritable défi. Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, les journaux relatent de plus en plus régulièrement les hauts et les bas de cette pêche. Tomber à l’eau est un risque pour les jeunes et les moins jeunes. Certains se noient.

Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D15, P44). Photo Léon Bernard
Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.

6) Un poisson succulent

Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D16, P23). Photo Léon Bernard
Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.

La chair de l’éperlan est blanche, fine, savoureuse et plutôt grasse. Poisson délicat et recherché, l’éperlan est habituellement servi frit ou rôti, mais il peut être mis en casserole ou en pâté. On peut encore le faire cuire simplement à l’eau de sel et le servir avec une sauce à part, soit hollandaise, soit au beurre fondu dans lequel on ajoutera un peu de citron.

7) Le Festival de l’éperlan

Deuxième Festival de l’éperlan au bassin Louise à Québec, 1963.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D61, P44). Photo Léon Bernard
Deuxième Festival de l’éperlan au bassin Louise à Québec, 1963.

En 1962, Ernest Roy, du restaurant Riviera situé près des quais, au 30 rue Dalhousie, organise le Festival de l’éperlan qui se tient sur les quais près de la traverse vers Lévis, à partir du 27 octobre. Ce concours se fait sous les auspices de l'Association sportive de la Basse-Ville. Lors des finales, M. Gérard Petit, des Saules, est déclaré le champion et gagnant du trophée Carling, avec 5 livres et 11 onces d'éperlans. 

Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D15, P23). Photo Léon Bernard
Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.

Lors du festival, les pêcheurs d’éperlans peuvent faire frire leurs captures par les cuisiniers de M. Roy ou les lui vendre pour préparer les plats offerts aux dégustateurs de passage. Le festival sera repris durant les deux années suivantes. M. Roy vend son établissement et les nouveaux propriétaires décident de ne pas poursuivre l’expérience, puisqu’il n'y a alors plus autant de pêcheurs d’éperlans. On souhaite ressusciter l’événement en novembre 1983 au profit de Centraide. Peine perdue. Le festival ne reviendra plus.

Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.
Archives nationales à Québec (P967, S2, SS7, D15, P25). Photo Léon Bernard
Deuxième Festival de l’éperlan à Québec, 1963.

8) Le film Les éperlans, de Paul Vézina

Le film Les éperlans, qu'il est possible de visionner en ligne, est sans doute la représentation la plus vivante et la plus sensible de ce que représentait la pêche à l’éperlan à Québec. Avec la musique envoûtante de Claude Léveillée et les très belles images de Paul Vézina, ce film de 1964 produit par l’Office du film du Québec, nous présente la traditionnelle pêche à l'éperlan à Québec. 

Par grands vents et grandes marées d'automne, de l'anse au Foulon jusqu'au bassin Louise, chaque pied carré de quai est réquisitionné. Les lignes s'étirent au-dessus des eaux, la saison de l'éperlan bat son plein. Jeunes ou vieux, riches ou pauvres, amoureux ou esseulés, les Québécois descendent sur les quais au rendez-vous de l'éperlan et des rencontres fortuites. Ce documentaire gagne le Prix du meilleur film folklorique, quatorzième semaine internationale du film touristique et folklorique, à Bruxelles, en 1964. Il recueille également en 1968 le premier prix au festival Genti e Paesi, à La Spezia, en Italie.

9) Le déclin de la pêche

Au début des années 1970, les stocks d’éperlans dans le fleuve Saint-Laurent baissent dramatiquement. En 1964, par exemple, seulement pour la pêche commerciale, la capture a été de 90 tonnes métriques en amont de Québec et dans le Bas-Saint-Laurent. En 1997, on parle plutôt de pêche accidentelle. On ne mesure plus les captures en tonnes, mais plutôt en kilos. La tenue de l'Expo 67 lui aurait porté un dur coup. En effet, des tonnes de DDT ont été utilisées pour détruire les moustiques. 

Selon les biologistes, la mauvaise qualité des eaux de la rivière Boyer qui se jette dans le fleuve entre Saint-Vallier et Saint-Michel-de-Bellechasse aurait causé la baisse radicale des éperlans.

Depuis les années 1950, on sait que les éperlans qui fréquentent Québec sont propres à l’estuaire du Saint-Laurent. Or, la principale frayère des éperlans de l’estuaire est à l’embouchure de la rivière Boyer. La pêche y est interdite en 1977. L’utilisation massive d’engrais chimiques, le déversement de lisier de porc et le drainage agricole, qui a pour effet d’accélérer l’érosion des rives de cette petite rivière, seraient des causes importantes de cette dégradation. 

L’éperlan de l’estuaire est désigné espèce vulnérable en mars 2005. Un plan d’action visant le rétablissement de l’éperlan du sud de l’estuaire du Saint-Laurent a été adopté en 2003. Depuis 1992, des efforts ont été entrepris pour restaurer les cours d’eau, plus particulièrement la rivière Boyer, et retrouver les frayères désertées. Des progrès ont été accomplis, mais il reste encore beaucoup à faire avant de renouer avec la vieille tradition de la pêche à l’éperlan sur les quais de Québec.

Un texte de Rénald Lessard, Bibliothèque et Archives nationales du Québec

  • Vous pouvez consulter la page Facebook de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) en cliquant ici, et son site web en vous rendant ici. 
  • Vous pouvez également lire nos textes produits par la Société historique de Québec en cliquant ici, et par Rendez-vous d'histoire de Québec en cliquant ici. 
  • Vous aimeriez offrir 400 ans d’histoire du Québec en cadeau? Découvrez Reflets de mémoire – Le Québec en images, un ouvrage illustré d’archives conservées par BAnQ.

Pour en savoir plus

  • Aquarium du Québec. (2022). Données historiques et actuelles de la pêcherie expérimentale de l’Aquarium du Québec [En ligne]. 
  • Biron, P., Michaud, A., Massey, W., Stämpfli, N., Niang, M., Lagacé, R. et Martinelli, G. (2020). Projet EPERLAB : Ensemble pour l’étude et la restauration de la rivière Boyer. Rapport présenté au programme Odyssée Saint-Laurent du Réseau Québec Maritime. Université Concordia, 150 pages. [En ligne]
  • Équipe de rétablissement de l’éperlan arc-en-ciel, population du sud de l’estuaire du Saint-Laurent (2019). Plan de rétablissement de l’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax) au Québec, population du sud de l’estuaire du Saint-Laurent — 2019-2029, produit pour le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, direction générale de la gestion de la faune et des habitats, 40 p. [En ligne
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