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Fitzgibbon à la chasse sur l’île de la gang du lac

Il a participé à une activité sur une île privée qui appartient à des gens d’affaires influents

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Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a participé à une partie de chasse au faisan sur une île privée du lac Memphrémagog appartenant à un groupe de riches hommes d’affaires bénéficiant de subventions publiques. 

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Pierre Fitzgibbon a pris part à cette activité lors d’un week-end du mois d’octobre à l’île de la Province, selon des informations obtenues par notre Bureau d’enquête.

Ne va pas chasser qui veut en ces lieux. On y accède sur invitation seulement. L’île appartient à d’influents gens d’affaires québécois. Plusieurs entreprises qui leur sont reliées ont bénéficié de financements publics depuis 2018.

L’île de la Province est située sur la frontière canado-américaine, au milieu du lac Memphrémagog. On y accède en bateau à partir d’un quai privé (mortaise).
Photos Le Journal
L’île de la Province est située sur la frontière canado-américaine, au milieu du lac Memphrémagog. On y accède en bateau à partir d’un quai privé (mortaise).

«Il s’agit d’une activité du ministre qui est privée et qui s’est déroulée sur quelques heures», a déclaré par courriel l’attaché de presse de M. Fitzgibbon, Mathieu St-Amand.

Nous avons demandé si le ministre avait payé pour sa partie de chasse, qui l’avait invité, et s’il avait déclaré l’activité à la commissaire à l’éthique, mais nous n’avons pas obtenu de réponse.

À titre de comparaison, une journée de chasse au faisan coûte 500 $ par personne au Club de la Roue du Roy, à Hemmingford, un endroit beaucoup moins exclusif et qui est ouvert au public.

Chasse et pêche

«S’il n’a pas payé, il a une déclaration à faire auprès de la commissaire à l’éthique parce qu’on est au-dessus d’un montant de 200 $», estime l’expert en éthique Steve Jacob, professeur à l’Université Laval.

Le cas échéant, le ministre avait 30 jours pour faire sa déclaration à la commissaire. Cette dernière n’a pas souhaité faire de commentaires sur ce cas précis.

Pierre Fitzgibbon, Ministre de l’Économie
Photo Martin Alarie
Pierre Fitzgibbon, Ministre de l’Économie

Pierre Fitzgibbon n’a pas voulu nous accorder une entrevue. 

«Si vous souhaitez une entrevue sur la chasse au faisan, nous sommes disposés à nous entretenir avec un de vos chroniqueurs de chasse et pêche», a ajouté M. St-Amand.

L’un des individus qui contrôlent l’île de la Province est Maurice Pinsonnault. L’une des entreprises de ce dernier, Angelcare, a reçu une subvention de près de 100 000 $ en 2020 du Fonds du développement économique (FDE), qui relève de M. Fitzgibbon.

Joint au téléphone, M. Pinsonnault ne voyait pas de problème à la présence du ministre sur son île.

«S’il y avait eu un conflit, j’aurais jamais invité un invité en politique», a-t-il affirmé.

Plusieurs subventions depuis 2018

Maurice Pinsonnault n’est pas le seul actionnaire de l’île de la Province lié à une entreprise qui a reçu des fonds publics québécois depuis 2018.

Les hommes d’affaires Paul Desmarais Jr., Dennis Wood et Jean-Louis Fontaine, qui ont tous des intérêts financiers dans la compagnie propriétaire de l’île, en ont aussi bénéficié via leurs entreprises.

LION ÉLECTRIQUE

L’entreprise de bus électriques dans laquelle Power Corporation détenait 34,6 % des actions au 30 septembre, a reçu un prêt de 50 M$ de Québec en 2021 et des aides reliées à la pandémie de 18,4 M$ en 2020. Paul Desmarais Jr. est le président du conseil d’administration de Power.

LMPG

L’entreprise d’éclairage de Longueuil, dans laquelle Power Corporation est un actionnaire majoritaire, a bénéficié d’un achat d’actions de 50 M$ d’Investissement Québec et du ministère de l’Économie en 2021. Quelque 10,2 M$ ont aussi été octroyés en vertu du Programme d’action concertée temporaire pour les entreprises (PACTE).

SAGARD

La société en commandite Sagard Private Equity, reliée à la famille Desmarais, a profité d’un achat de parts de 35 M$ d’Investissement Québec (en fonds propres) en 2021. L’un des patrons de Sagard, Jocelyn Lefebvre, est aussi administrateur de la firme possédant l’île de la Province.

USINAGE NADO

L’entreprise détenue en partie par les Placements Dennis Wood a reçu 840 000 $ du programme ESSOR en 2020 et en 2021.

A220

L’ancienne CSeries de Bombardier, dont Jean-Louis Fontaine a été un administrateur jusqu’en 2019, reçoit des aides totalisant plus de deux G$ de l’État québécois depuis plusieurs années. La dernière remonte à 2022.

Enjeux éthiques

Un ministre doit être très prudent avec ce genre d’activités, estime Michel Séguin, professeur en éthique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

«Quand on a des activités sociales avec des gens, ça peut créer un biais de réciprocité qui peut être inconscient. [...] Je vais toujours avoir tendance à évaluer plus positivement des gens que je connais que des gens que je connais pas, même si dans ma tête je suis objectif», fait-il remarquer.

Saidatou Dicko, experte en gouvernance et professeure à l’UQAM, souligne que le ministre Fitzgibbon a été relié à plusieurs conflits d’intérêts apparents dans les dernières années.

«Il n’a pas l’air de prendre ça au sérieux, les enjeux éthiques. Est-ce que c’est lié au fait que le gouvernement Legault n’est pas menacé?», se demande-t-elle.

De grosses affaires

La chasse au faisan pratiquée sur l’île de la Province est une activité prestigieuse. On y porte un habit traditionnel de chasse. Les vestons, écharpes, pantalons, bottes et chapeaux portés sont issus du code vestimentaire traditionnel autrichien, avait rapporté La Tribune en 2003.

«C’est pas de la chasse en habit de chasse Canadian Tire. C’est une autre affaire, c’est un autre monde», commente Jean Salvas, un ancien maître de chasse sur l’île, contacté par notre Bureau d’enquête.

Celui-ci nous a indiqué que l’activité est aussi une occasion de socialisation propice au brassage de grosses affaires. «Après 24 ans, j’ai vu beaucoup de monde passer là. [...] Je peux vous dire que j’ai vu beaucoup [...] de personnalités provinciales, nationales et internationales», a-t-il assuré.

Il a indiqué qu’il lui était arrivé d’y entendre des informations qui se retrouvaient dans les nouvelles deux ou trois semaines plus tard.

►L’expression «gang du lac» a été popularisée à la suite d’un article du magazine Affaires Plus, qui faisait référence à un groupe d’hommes d’affaires ayant de bons contacts politiques, installés près du lac Memphrémagog.

L’ÎLE DE LA PROVINCE EN BREF

  • L’île a été la résidence secondaire d’un homme d’affaires américain jusque dans les années 1950.
  • Des années 1960 aux années 1990, un club de chasse et pêche y a été exploité, notamment par un homme d’affaires d’origine tchèque, Jan Pick.
  • En 1998, l’île de la Province a été vendue pour 1,6 M$ à un groupe de propriétaires, dont fait partie Paul Desmarais Jr. 
  • Paul Desmarais Jr., Guy Savard (ex-PDG de la Caisse de dépôt), Louis Vachon, Francesco Bellini, Jean-Louis Fontaine et Yvan Dupont font partie des actionnaires actuels de la société à numéro propriétaire de l’île. 
  • Ronald Weinberg, cofondateur et ex-PDG de Cinar, condamné à neuf ans de prison en 2016, a déjà fait partie des actionnaires de cette entreprise au début des années 2000.
Photo Adobe Stock

UNE ACTIVITÉ TRADITIONNELLE À L’EUROPÉENNE

  • La chasse au faisan qui se pratique sur l’île de la Province est faite selon des traditions européennes qui remontent au XIXe siècle. Selon Jean Salvas, ce type de chasse est pratiqué seulement dans une poignée d’endroits au Canada à cause de ses coûts prohibitifs.
  • Un peu moins de 6 500 oiseaux sont acquis auprès d’éleveurs de l’Ontario (anciennement du Québec) et emmenés sur l’île chaque année.
  • La chasse a lieu pendant les week-ends de l’automne, généralement de septembre à novembre.
  • Selon un article du journal La Tribune, la chasse s’ouvre avec un air joué au cor. Un hommage musical est aussi rendu aux faisans à la fin de la journée pour « leur offrir une mort digne de la noblesse de leur espèce ». 
  • De jeunes scouts ont déjà agi en tant que rabatteurs pour que les oiseaux puissent être tués. 
  • Selon Jean Salvas, les chiens récupèrent les oiseaux tués qui sont tombés dans l’eau.
  • Les oiseaux qui ne sont pas mangés sont donnés à des œuvres de charité.

 

Aussi pratiquée à Sagard et chez Lawrence Stroll

Il n’y a pas que sur l’île de la Province que l’on pratique la chasse au faisan traditionnelle au Québec. 

Selon Jean Salvas, on chasse aussi le faisan chez Lawrence Stroll dans les Laurentides, à Sagard dans Charlevoix chez les Desmarais, et à l’île au Ruau près de Québec. 

C’est le patron de Gildan, Glenn Chamandy, qui a acheté l’île au Ruau pour 3,9 M$ en 2019.

À Hemmingford, le grand public peut chasser le faisan au Club de la Roue du Roy. Toutefois, l’activité «n’a rien à voir» avec la chasse pratiquée à l’île de Province, car elle est moins prestigieuse et ne s’accompagne pas du même protocole, estime M. Salvas.

 

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