/news/
Navigation

25 ans après le déluge
Des cicatrices encore vives

Des images apocalyptiques. Voilà ce que les Québécois ont pu voir en juillet 1996 alors que les fortes pluies ont provoqué une catastrophe naturelle au Saguenay-Lac-Saint-Jean et sur la Côte Nord. Un quart de siècle plus tard, Le Journal est allé à la rencontre des survivants de cette catastrophe naturelle qui a marqué le Québec à jamais. Vidéo ci-dessus : Images d'archives, TVA Nouvelles.

20 juillet 1996. La pluie intense et des crues inattendues emportent des barrages et font sortir des rivières de leur lit. C’est le déluge au Saguenay et sur la Côte-Nord, un torrent qui tuera 10 personnes et fera des milliers de sinistrés. Si la page a été tournée, les cicatrices, elles, sont toujours vives, même 25 ans plus tard.

Le nom Saguenay vient selon les experts du mon- tagnais saga nipi, qui veut dire « d’où l’eau sort ». Les autochtones n’auraient jamais pu mieux dire en juillet 1996, alors que l’eau y a repris ses droits.

Dans un rappel terrifiant de sa force dévasta- trice, l’eau aura ravagé des quartiers entiers et des tronçons complets de route, tuant 10 personnes et causant plus d’un milliard de dollars en dommages.

La célèbre petite maison blanche, qui a survécu au torrent, est devenue le symbole du courage des Saguenéens sinistrés. PHOTO D’ARCHIVES / JEAN-CLAUDE ANGERS

Les maisons oubliées

Si 25 ans plus tard, tous se rappellent la fameuse « petite maison blanche », ce sont les maisons oubliées, celles qui ont sombré, emportées par la boue et l’eau, qui cachent les blessures les plus vives.

La rivière Ha! Ha! est sortie de son lit et a tout arraché sur son passage à La Baie. PHOTO d’archives / KARL TREMBLAY

Jason Paquet-Garceau était dans l’une de ces maisons, dans un paisible quartier résidentiel de La Baie. En une fraction de seconde, une coulée de boue a arraché la maison familiale de ses fondations, ensevelissant le sous-sol où dormaient sa sœur et son frère. Andréa, 7 ans, et Mathieu, 9 ans, n’ont eu aucune chance.

«Je me suis souvent dit que j’aurais préféré mourir à leur place» - Jason Paquet-Garceau

Il avait à peine 5 ans quand sa famille s’est brisée. «On apprend à vivre avec ça, mais la douleur qu’on a en dedans, elle ne s’explique pas.»

Pour d’autres, le Déluge aura été la première journée d’une deuxième vie. Celle d’après le coup d’eau. Ils y ont perdu leur maison, leur entreprise, le travail et les économies d’une vie.

La Côte-Nord aussi

Et même si l’on parle toujours du Déluge du Saguenay, la Côte-Nord n’avait pas non plus été épargnée. Cinq personnes y ont péri dans des crevasses creusées dans la route 138, près de Baie-Trinité.

Les eaux ont créé une crevasse d'une quarantaine de pieds de profondeur sur la route 138, sur la Côte-Nord. Photo courtoisie Richard Roy

Richard Roy a eu de la chance. Perché dans un arbre avec sa fille dans les bras pendant plusieurs heures après avoir plongé avec sa voiture, il a été secouru. Mais comme bien d’autres, sa vie n’a plus jamais été la même.

«Je ne suis pas capable d’en parler sans pleurer», confie celui qui n’a jamais pu retravailler après avoir vu quatre personnes mourir sous ses yeux. «Je vais mourir avec ça, c’est en moi».

Douleur vive

Ces gens, ces survivants, Le Journal les a rencontrés pour savoir comment ils se portent, 25 ans plus tard. Certains ont quitté la région, d’autres se sont éloignés de la rivière qui leur a tout pris, alors que quelques-uns ont fait un pied de nez au destin en refusant de partir.

Sur les berges de Grande Baie le 26 juillet 1996, des sinistrés examinent les débris à la recherche d'un souvenir ou d'un objet récupérable. PHOTO D’ARCHIVES / JEAN-CLAUDE TREMBLAY

À travers ces histoires, ainsi que celles de sauveteurs et d’experts, on comprend toute la résilience qui habite la région. On a reconstruit, déplacé, déménagé, créé pour camoufler les traces du désastre, mais dans les esprits, la plaie laissée par l’eau est encore béante.

Rappel des faits

Les 10 victimes du déluge de 1996

Andréa Paquet-Garceau, 7 ans, Mathieu Paquet-Garceau, 9 ans

Andrea Garceau-paquet Mathieu Garceau-paquet

Morts ensevelis par une coulée de boue dans le sous-sol de leur maison de La Baie. Photos Courtoisie

Éloi Méthot, 31 ans, Carole Gagnon, 27 ans, Joanie Méthot, 18 mois

Éloi Méthot, 31 ans, Carole Gagnon, 27 ans, Joanie Méthot, 18 mois

Morts après que leur véhicule ait plongé dans une crevasse sur la route 138, sur la Côte-Nord. (Pour connaître leur histoire ) Photo Courtoisie

Tony de Champlain, 32 ans

Tony de champlain

Tué lui aussi dans la même cassure de la route, au volant de sa voiture. Photo Courtoisie

Murielle Paquet, 48 ans

Murielle Paquet, 48 ans

Prise au piège entre deux crevasses avec son conjoint, elle est morte noyée après avoir été emportée par le courant sur la route 138, à Baie-Trinité. Son conjoint, Henri Beaudin, qui tient la photo, nous a quittés en décembre 2018. (Pour connaître leur histoire ) Photo Courtoisie

Denis Samson, 45 ans, Hélène Racine, 48 ans, Guy Bégin, 45 ans

Denis Samson, 45 ans, Hélène Racine, 48 ans Guy Bégin, 45 ans, Denis Samson, 45 ans, Hélène Racine, 48 ans

Tués alors que leur voilier a été avalé par le fleuve Saint-Laurent, en pleine tempête, au large de Tadoussac. (Pour connaître leur histoire ) Photos Courtoisie

Photo en-tête : La Baie, après le déluge. 21 juillet 1996 PHOTO KARL TREMBLAY / LES ARCHIVES / LE JOURNAL DE QUEBEC

Chronologie
des évènements

Début juillet

On enregistre 10 jours de pluie sur les 15 premiers jours de juillet au Québec. Les lacs et les rivières, ainsi que les sols sont déjà gorgés d’eau. La table était mise.

18 juillet

Avertissement de pluie abondante pour le lendemain. On prévoit entre 40 et 70 millimètres d’eau sur plusieurs secteurs, dont le Saguenay. Une immense dépression saturée d’humidité se crée toutefois et se dirige vers le Québec. Son surplace au-dessus de la province la transforme en «machine à pluie» raconte un rapport gouvernemental.

19 juillet

Vers 1h00 dans la nuit, c’est le début des averses importantes qui frapperont la région pour les deux prochains jours. En 50 heures, entre 155 et 279 millimètres de pluie tombent sur la tête des Saguenéens et des gens de la Côte-Nord et de Charlevoix, faisant monter les bassins hydrographiques. Peu avant 23h30, un premier appel d’urgence provient du Saguenay, à L’Anse-Saint-Jean, théâtre de premiers glissements de terrain et d’inondations.

20 juillet

Dans les heures suivantes, c’est le déluge, qui prend avec lui 10 vies. Des crevasses se forment sur la route 138 sur la Côte-Nord et des véhicules y plongent. Cinq personnes y meurent. À La Baie, au Saguenay, un glissement de terrain provoque une coulée de boue meurtrière qui tue Andréa et Mathieu Paquet-Garceau, enseveli alors qu’ils dormaient au sous-sol de la maison familiale, arrachée de son solage. Finalement, trois plaisanciers sombrent alors que leur voilier est balayé au large de Tadoussac.

À divers endroits, des rivières avalent des maisons, des commerces et parfois, des quartiers complets. Au petit matin, c’est le début de l’état d’urgence. Plus de 3500 personnes seront évacuées au Saguenay.

21 juillet

Le Québec constate avec effroi l’ampleur du drame. À certains endroits, l’eau a tout pris sur son passage, ne laissant que des ruines. Les premiers ministres Jean Chrétien et Lucien Bouchard visitent tous deux la région pour constater l’étendue des dégâts et surtout, prendre la mesure du défi qui attend la population.

Partout, le territoire est divisé par les immenses brèches laissées dans le réseau routier, tout comme dans les infrastructures électriques et les services de communications.

700 millions en dégâts, 16 000 évacués

500 évacués

Le lac Kénogami est l’endroit qui reçoit le plus de pluie du déluge.
Il se déverse dans la rivière aux Sables, qui change de lit et se forme un nouveau chemin.
L’infrastructure industrielle est fortement touchée, la nouvelle centrale électrique est inondée. L’usine Vaudreuil d’Alcan frôle la catastrophe lorsque l’eau s’approche de ses installations, ce qui aurait pu créer une explosion.
147 logements détruits et plus d’une centaine d’autres sérieusement endommagés. Deux HLM tombent dans la rivière.

Photo : Jonquière, 21 juillet 1996
4000 évacués

Le niveau d’eau du lac Kénogami dépasse d’un mètre la limite tolérée. On décide d’ouvrir les pelles du barrage Portage-des-Roches, afin d’éviter la rupture des digues.
Longue de 24 km, la rivière Chicoutimi se gonfle et provoque de nombreuses inondations sur chacune de ses rives.
La rivière contourne les barrages Pont-Arnaud et Chute-Garneau, qui finiront par se rompre. Elle crée une tranchée de plusieurs mètres de profondeur et détruit les stations de pompage et les prises d’eau potable.
Dans l’arrondissement Chicoutimi, 56 bâtiments ont été complètement détruits. Photo : Barrage Arnaud, Chicoutimi, juillet 1996

Quartier du bassin

Le plus vieux quartier de Chicoutimi, celui du Bassin, est le plus touché de la région, alors que l’eau passe par dessus le barrage Abitibi-Price.
La petite maison blanche résiste aux intempéries, malgré les 1 500 m d’eau par seconde qui passent de chaque côté d’elle.
Il a fallu trois jours pour évacuer près de 600 personnes.

Photo : Petite maison blanche, quartier du bassin, Chicoutimi, 21 juillet 1996
Plus de 1000 évacuations

La rivière Chicoutimi quintuple de largeur après l’ouverture des vannes du barrage Portage-des-Roches.
Des maisons situées à une cinquantaine de mètres des berges sont inondées.

Photo : Laterrière, 21 juillet 1996
Des ponts détruits

La rivière des Ha!Ha! déborde, se creuse un nouveau lit dans une tranchée de 20 m de profondeur et engloutit le village de Ferland-et-Boilleau.
Une vingtaine d’habitations et plusieurs kilomètres de la route 381 sont anéantis.
L’eau circule à une vitesse de 32 km/h.
Plusieurs citoyens des villages ont été évacués par hélicoptère.

Photo : Boileau, 21 juillet 1996
La digue cède et le lac Ha! Ha! se vide

La digue Cut-Away du lac Ha! Ha! cède sous la pression. Le lac Ha! Ha! se vide de 26 millions de m3 d’eau dans la rivière Ha!Ha!
La rivière Ha! Ha! sort de son lit et arrache tout sur son passage. Elle est de 15 à 30 fois plus large.
Il faudra quatre heures pour que le coup d’eau, devenu vague de boue, se rende à Grande-Baie, 35 kilomètres plus loin, et lave littéralement le quartier.
Des centaines de maisons, des dizaines de commerces, des exploitations agricoles, quatre ponts et plusieurs kilomètres de routes sont détruits ou endommagés.
Uniquement le 21 juillet 1996, 1 500 résidents ont été évacués à l’aide de 14 hélicoptères.
Andréa Paquet-Garceau, 7 ans, et Mathieu Paquet-Garceau, 9 ans, meurent ensevelis sous une coulée de boue.

Photo : La Baie, 21 juillet 1996
200 personnes évacuées

Complètement isolés en raison de la destruction de plusieurs rues, chemins et portions importantes de la route 170.
La rivière St-Jean voit son débit passer de 25 à 480 m3 par seconde.
Glissements de terrain, système d’aqueduc, pont et routes endommagés.
Une centaine de résidences sont détruites

Témoignages de survivants

Photo ci-dessus : Des résidents de Laterrière constatent l’ampleur des dégâts le 23 juillet 1996. PHOTO D’ARCHIVES / KARL TREMBLAY

Son frère et sa sœur tués dans le déluge

Un survivant du déluge du Saguenay qui a vu la moitié de sa famille lui être arrachée par une coulée de boue mortelle le matin du 20 juillet 1996, alors qu’il n’avait que 5 ans, raconte comment le drame qui a eu lieu il y a 25 ans a eu un impact sur sa vie.

Jason Paquet-Garceau a quitté le Saguenay pour Québec dans les années suivant le drame. PHOTO DIDIER DEBUSSCHÈRE

« Tout ce que je fais, je le fais pour vivre la vie qu’eux n’ont pas pu vivre », confie Jason Paquet-Garceau, qui a accepté pour la première fois de se confier sur la mort de son frère et de sa sœur.

Le drame se joue à l’aube, dans une petite maison de la rue Henry-McNicoll, à La Baie. Endormis, les cinq membres de la famille Paquet-Garceau n’ont aucune idée que leur vie s’apprête à basculer.

«Je me suis fait réveiller par un gros bruit, il y avait des arbres qui passaient par la fenêtre de ma chambre. Je me souviens m’être caché sous mon lit et c’est ma mère qui est venue me chercher», raconte Jason, qui dit garder certains souvenirs clairs même s’il n’avait que 5 ans.

Ce qu’il restait de la maison des Paquet-Garceau, emportée par une coulée de boue. PHOTO D’ARCHIVES / AGENCE QMI

Le gros bruit, il comprendra plus tard que c’était la maison familiale qui était arrachée de son solage et transportée jusque dans la rue par une immense coulée de boue. Jason a pu sortir avec ses parents, les trois dormant à l’étage. Au sous-sol, Andréa, 7 ans et Mathieu, 9 ans, n’ont pas eu la même chance. Les deux enfants ont péri sur le coup.

Le vide dans la vie de Jason venait de se créer.

Histoire volée

«J’ai quelques souvenirs d’eux. Des moments où on jouait à Sonic au Sega, des choses comme ça. Je me souviens d’une fois où ma mère avait fait imprimer des fausses moustaches en papier et on s’amusait avec ça», raconte avec un sourire nostalgique Jason Paquet-Garceau.

Jeune enfant lors du drame, ses souvenirs sont partiels, fragmentés. Des bribes d’une histoire qu’il sait heureuse, mais qu’on lui a volée.

Protégé par ses parents, il a vécu une enfance normale; heureuse. L’ombre du drame n’avait jamais semblé planer sur sa vie, même s’il comprend aujourd’hui qu’il était, au fond, comme un volcan qui attend d’entrer en éruption.

« À mes 18 ans, il y a eu un déclic, un déclenchement des souvenirs, du sentiment de perte et je suis tombé dans une longue période où je n’étais pas bien dans ma peau. […] J’avais tout refoulé à partir de 5 ans et c’est sorti à ce moment-là», se souvient le jeune homme aujourd’hui âgé de 30 ans.

Idées noires, sentiment de culpabilité, recherche de sens; la coulée de boue qui lui a pris son frère et sa sœur lui a aussi longtemps englué le cœur et l’esprit, preuve qu’on ne se sort pas totalement indemne d’un tel drame.

Cheminement sans fin

«J’ai eu 5, 6 années difficiles, mais j’ai cheminé et c’est un cheminement qui va se continuer toute ma vie. C’est ce que j’ai réalisé», affirme-t-il.

Cette longue route le mène aujourd’hui à dire qu’il vit autant pour Andréa et Mathieu que pour lui-même.

Préposé aux bénéficiaires, il a aussi fait de la musique et a une entreprise d’impression 3D.

«Mon entreprise s’appelle J.A.M, pour Jason, Andréa et Mathieu. Tout ce que je fais, c’est pour vivre la vie qu’eux n’ont pas pu vivre»- Jason Paquet-Garceau

Jason habite désormais Québec, tout comme ses parents.

Quand il repense à l’été 1996, les événements lui rappellent surtout qu’on peut tout perdre en l’espace d’une seconde.

«On dit souvent qu’il faut gagner sa vie, mais ce n’est pas ça. La vie, on la gagne quand on vient au monde, après il faut juste la façonner pour la vivre comme on le souhaite parce qu’on ne sait jamais quand on peut la perdre», confie Jason

25 ans plus tard, le jeune homme comprend que toute sa vie sera marquée par le décès tragique destin d’Andréa et Mathieu. Est-il heureux, malgré tout?

« Le bonheur c’est vaste. C’est difficile à dire. […] Il va toujours me manquer quelque chose. Ça a laissé un vide en moi qui va être difficile à combler.»

Jason Paquet-Garceau demeure encore marqué par le décès tragique de son frère et de sa sœur. PHOTO DIDIER DEBUSSCHÈRE

Ses derniers souvenirs de sa fratrie

«On n’allait pas souvent au restaurant et la veille, on est allé. Je me rappelle qu’on avait pigé dans un chapeau pour décider de l’endroit, c’était comme un événement spécial, c’est nous qui décidions. Ça a finalement été le dernier moment qu’on a passé ensemble»

Sur les lieux du drame

«Je suis retourné quelques fois sur les lieux. Il y a une croix, un petit monument. J’y suis allé à l’occasion et ça fait toujours de quoi, mais pour moi, mon frère, ma sœur, ne sont pas là. Cette douleur-là me suit toujours, ce n’est pas lié à l’endroit»

Son acceptation de l’incident

«J’ai appris à vivre avec, mais je ne l’accepterai jamais. Ça aurait pu être évité. C’est un act of god, mais on aurait pu le contourner. Le glissement de terrain se serait produit, mais il n’aurait pas dû y avoir de maisons-là. […] La ville a préféré faire de l’argent en bâtissant des maisons dans un endroit qu’ils savaient dangereux.»

Son destin d’agriculteur emporté

La route de Pierre-Michel Poulin était tracée depuis l’enfance. Il a toujours su qu’il reprendrait la ferme que son grand-père et son père avaient fondée. Mais la nature aura été plus forte que le destin, le déluge emportant ces rêves en même temps que la ferme familiale, déracinée par la force de l’eau.

Jules Poulin et son fils Pierre-Michel se tiennent devant l’endroit exact où était leur ferme, à La Baie. PHOTO PIERRE-PAUL BIRON

Pour l’agriculteur de La Baie, le 20 juillet 1996 est le premier jour d’une nouvelle vie. Même si la précédente était belle et surtout, toute tracée.

Pierre-Michel était la troisième génération de la ferme des Poulin, installée dans le rang Saint-Jean, le long de la rivière des Ha! Ha!. Du plus loin qu’il se souvienne, il savait déjà qu’il reprendrait l’entreprise, allant même jusqu’à étudier en gestion agricole. La ferme familiale avec ses trois silos et sa cinquantaine de vaches laitières le comblait.

Et puis, plus rien.

«Quand le monde dit qu’il ne reste plus rien, tu n’y crois pas, mais là, c’était vrai. L’eau a tout lavé», confie l’homme.

La ferme des Poulin a été entièrement détruite par la force de la rivière Ha ! Ha ! PHOTO D’ARCHIVES

Lorsque le lac des Ha! Ha! s’est vidé en amont, le coup d’eau a emporté la parcelle entière qui supportait la ferme. Des centaines de pieds de terrain, les bâtiments, l’équipement, les animaux, tout y a passé.

Des difficultés qui s’accumulent

Et ce n’était que le début du cauchemar. S’en sont suivi de nombreux bâtons dans les roues, d’innombrables frustrations et une longue bataille judiciaire pour finalement bien peu.

Son père, alors actionnaire principal de la ferme était administrateur dans diverses compagnies et organismes, puis sa sœur, aussi actionnaire avait un autre emploi, ce qui fait que la ferme ne représentait officiellement pas leur revenu principal. «On tombait dans une faille du décret gouvernemental, donc on n’a pas été complètement indemnisé», explique M. Poulin.

Ils ont ensuite été forcés de vendre leur quota de lait à rabais.

«On a tout perdu. On avait des dettes sur une ferme et des équipements qu’on n’avait plus»- Jules Poulin

Et le recours collectif, mené contre la Stone Consol, n’aura pas été suffisant pour panser leurs plaies.

«Ça a été payant pour les avocats et l’impôt», lance avec une pointe d’amertume Jules Poulin, le père de Pierre-Michel.

«On a perdu à peu près 2,5M$ dans le déluge et on a eu 1,2M$ dans le recours, après 10 ans de bataille. À peu près 15% sont allés aux avocats et l’année d’après, l’impôt est venu chercher 500 000», précise le fils, lui aussi amer.

Faire le choix de se relever

Malgré ces embûches, les Poulin ont fait le choix de se relever. Ça aura pris près de 20 ans.

«C’est ça qui est plate. J’avais 27 ans quand c’est arrivé. Aujourd’hui ça va bien, depuis à peu près 5 ans, sauf que je suis rendu à 52. On a le sentiment d’avoir perdu au moins 15 belles années de nos vies», soupire M. Poulin.

Le fils et le père, maintenant âgé de 81 ans, n’ont jamais voulu vendre leurs maisons, alignées devant le trou béant laissé par le coup d’eau. Et d’agriculteur, Pierre-Michel s’est recyclé dans l’excavation.

«Mais tu ne peux pas sortir l’agriculture de lui par exemple», lance en riant sa conjointe Nathalie.

La preuve? Les Poulin cultivent encore 500 acres de céréales «pour le plaisir».

«On a fini par racheter la machinerie au fil des ans. Ce n’est pas rentable, mais on ne pouvait pas arrêter. Quand c’est dans la famille…», laisse tomber Pierre-Michel Poulin, précisant qu’il se garde ce passe-temps pour sa retraite. Un peu comme un pied de nez au destin.

«Quand je suis dans mon tracteur, je retrouve un peu ma vie d’avant».

«On est hanté par le déluge»

Gérard Blackburn avait construit sa maison parfaite le long de la rivière à Mars, à La Baie. Ces 10 années de dur labeur, parties le temps d’une journée, hantent encore ses rêves 25 ans plus tard.

Gérard Blackburn montre fièrement une image de sa maison de rêve, construite le long de la rivière à Mars à La Baie. Le 20 juillet 1996, la rivière a emporté la résidence, détruisant tout sur son passage. PHOTO PIERRE-PAUL BIRON

Pendant près de 10 ans, Gérard Blackburn et sa conjointe ont construit leur petit coin de paradis, la maison où ils passeraient le reste de leur vie. Ils ont aménagé l’intérieur, façonné le terrain pour pouvoir accéder à la rivière, clôturé le tout. Ne restait plus qu’à en profiter.

«Je m’étais installé là pour pouvoir pêcher le saumon, tranquille à la maison. J’aurais été prêt à pêcher chez nous l’été suivant, tout était prêt», raconte M. Blackburn à propos de ce rêve que lui a arraché la rivière.

«Pour moi c’est comme un projet pas fini depuis 25 ans. C’est dur de décrocher de ça», confie l’homme.

Repartir à zéro

Leur maison, pourtant à 300 pieds de la rivière, s’est fracassée en deux lorsque frappée par le coup d’eau. Les Blackburn n’avaient rien emporté lors de l’évacuation, se croyant à l’abri.

«Quelqu’un m’aurait dit que la rivière allait un jour partir avec la maison, j’aurais rit de lui», admet Nicole Blackburn.

La famille est repartie à zéro au lendemain du 20 juillet 1996. Sans domicile, plus de meubles, plus d’argent non plus.

«Tu n’as même plus de sous-vêtements. Tu ne peux pas être plus vulnérable que ça»- Gérard Blackburn

Il n’a rien reçu de ses assurances qui se sont réfugiées derrière le fameux «acte de Dieu». C’est l’indemnisation du gouvernement qui les a sauvés, mais encore là, c’est le travail d’une vie qui est détruit.

«Ils donnaient l’évaluation de la maison, pas plus. Et pour l’avoir, fallait d’abord que tu règles l’hypothèque restante sur la maison. Après avoir fait ça, on est reparti avec 48 000$, mais plus rien à nous», se souvient le couple qui s’est installé à Jonquière par la suite, «loin de l’eau».

«Mon mari aurait voulu reconstruire, mais moi, plus jamais. On avait été dans la merde, je ne voulais plus revivre ça. On avait besoin de stabilité, de sécurité», explique Mme Blackburn.

Pas la retraite rêvée

Cette maison de Jonquière est celle où ils se sont refait des souvenirs, mais 25 ans plus tard Gérard Blackburn affirme ne pas toujours s’y sentir «chez lui».

«Ma maison, elle était sur le bord de la rivière», soupire-t-il, ajoutant que la retraite qu’il a prise il y a sept ans est loin de celle qu’il avait imaginée.

«On aurait aimé voyager plus, mais la priorité c’était nos enfants. On l’aurait fait, mais on a toujours été en perte depuis le déluge. J’ai fait du surtemps pendant des années à l’Alcan, mais on a jamais repris ce qu’on a perdu ce jour-là», souligne M. Blackburn.

Et même si le couple s’est refait un bonheur, ses premiers rêves, cette maison au bord de l’eau hante toujours leurs pensées.

«Je rêve encore souvent à la maison. Je rêve qu’on peut y aller, mais qu’il y a plein d’eau, où qu’on doit partir en vitesse, qu’on ne peut pas rester là. On s’en sort jamais vraiment», raconte l’homme.

«On est hanté par le déluge. Ça nous colle à la peau», maudit sa conjointe.

Incapable d’aimer la rivière de son enfance

Hugues Simard est l’un des rares «Gaulois» du déluge, lui qui n’a jamais voulu abandonner sa maison même lorsque la vague emportait les maisons de ses proches autour. 25 ans plus tard, il n’a jamais retrouvé la rivière qu’il a tant aimée, même si elle passe toujours près de chez lui.

Hugues Simard montre les maisons voisines au début de l’inondation du 20 juillet. L’eau a monté jusqu’au toit de la maison de son frère et a emporté celle de ses parents. PHOTO PIERRE-PAUL BIRON

«Elle n’a plus rien d’accueillant», confie l’homme à propos de la rivière des Ha! Ha!, le long de laquelle il a grandi. «Je ne suis plus capable de la trouver belle.»

Pour lui, le chemin Juste-Aza-Simard était un peu comme une «commune familiale». Ses frères, ses sœurs et ses parents étaient ses voisins. Un clan tissé serré. Le déluge a tout changé.

«On était toujours ensemble. Quand je finissais de travailler, j’allais chez mes parents avant d’aller chez nous», se souvient-il.

Du jour au lendemain, le coup d’eau a emporté la maison de ses parents et a forcé la démolition des maisons de ses frères et sœurs. Ils ont dû déménager ailleurs à La Baie, à Chicoutimi. Hugues Simard se retrouvait seul, sa maison ayant été seulement inondée de boue au sous-sol.

«Après que la vague soit passée, je me suis assis dans ma cour et j’ai regardé ça. C’était un paysage lunaire, il n’y avait plus rien», raconte M. Simard, qui a compris à ce moment que sa vie ne serait pareil.

«Ça a coupé le lien», confie-t-il.

Un peu comme la rivière a coupé le quartier.

Des années pour s’en remettre

25 ans plus tard, Hugues Simard ne regrette pas être resté ce jour-là. Sa femme a été évacuée en hélicoptère par l’armée, mais lui a refusé de monter à bord. Les images qu’il y a vues l’ont toutefois marqué. À un tel point que s’il a insisté pour ne pas abandonner sa maison quand la vague est passée, il a songé à la quitter par la suite.

«Ça m’a pris une dizaine d’années m’en remettre. Quand tu finis de travailler et que tu n’as pas le goût de revenir chez vous, ce n’est pas drôle»- Hugues Simard

C’est sa femme qui a insisté pour rester.

«Je me disais que la maison n’était pas restée pour rien», explique Madeleine Gagné. «Si elle est encore là après ce qui s’est passé, c’était parce qu’il fallait qu’on reste.»

Malgré cette résilience, jamais ils ne s’habitueront au paysage, lavé par le déluge. La route ne passe plus au même endroit, les maisons voisines ont disparu tout comme le pont couvert qu’ils aimaient tant, et la rivière, elle, a refait son lit plus loin.

«Il a fallu accepter, mais j’ai l’impression que tu ne t’en sors jamais vraiment», soupire Hugues Simard.

La Côte-Nord touchée aussi

Photo ci-dessus : Lors du déluge, des voitures ont plongé dans une crevasse d'une quarantaine de pieds de profondeur sur la route 138, sur la Côte-Nord. PHOTO COURTOISIE RICHARD ROY

De véritables miraculés

Véritable miraculé du déluge, un père qui est resté accroché à un arbre avec sa fille après avoir sombré au fond d’une immense crevasse de la route 138 sur la Côte-Nord raconte comment les deux longues heures à attendre les secours ont changé sa vie.

Richard Roy se considère comme un miraculé. Lui et sa fille ont passé plus de deux heures perchés dans un arbre avant que quelqu'un ne vienne les secourir, après que la route se soit affaissée sur la Côte-Nord. PHOTO PIERRE-PAUL BIRON
«Je ne voulais plus être ‘’le gars de l’accident’’. J’avais besoin de tourner la page»- Richard Roy

Aujourd’hui âgé de 59 ans, Richard Roy reçoit Le Journal au Bic, tout près de Rimouski. C’est là qu’il s’est installé il y a sept ans quand il a choisi de quitter sa Côte-Nord natale, où il a failli perdre la vie en juillet 1996.

Personne ici ne connaît son histoire. Il accepte de replonger dans ses souvenirs 25 ans plus tard parce qu’il réalise aujourd’hui que «l’accident fait partie de lui».

30 secondes de plus et…

Ces mots le ramènent à la nuit du 19 au 20 juillet 1996. En vacances avec sa fille de 3 ans, Vicky, en Gaspésie, le duo décide de faire une surprise à la mère de la petite en revenant plus tôt que prévu.

«On était séparés depuis quelques mois et la petite s’ennuyait», se souvient M. Roy.

En voiture, ils prennent la traverse Matane/Godbout, qui sera finalement dirigée vers Baie-Comeau en raison du mauvais temps. Arrivés à quai, ils mettent le cap vers Port-Cartier en pleine nuit. «Il y avait une grosse pluie, mais pas assez pour s’arrêter, je roulais moins vite, c’est tout», explique Richard Roy.

Vers 4h, dans les environs de Baie-Trinité, le cauchemar débute. Un long segment de la route 138 est emporté par un ruisseau devenu un torrent et qui laisse une ouverture béante où plongent le père et sa fille. L’impact est violent, mais par miracle, Richard Roy ne perd pas conscience. Il sort par le toit de sa Camaro Z28 et sauve la vie de sa fille.

La voiture de Richard Roy était dans un piètre état lorsqu’elle a été finalement extirpée de la crevasse. PHOTO COURTOISIE RICHARD ROY

«L’auto partait avec le courant et ça se remplissait. Je me suis couché sur le toit et j’ai réussi à détacher la ceinture qui tenait le siège d’appoint et je l’ai sortie par les épaules», se remémore l’homme qui avait 34 ans à l’époque. «30 secondes de plus et…», ajoute-t-il, peinant à imaginer ce qui aurait pu arriver. «C’était fini, elle se noyait.»

Calvaire

Richard Roy réussit à agripper le tronc d’un sapin d’un bras alors qu’il tient sa fillette dans l’autre. Ce sera leur refuge pour les prochaines heures, où ils assisteront, impuissants, au désastre.

M. Roy et sa fillette sont frigorifiés et craignent d’être emportés par le fort courant. Après 1h30, un bon samaritain arrive avec une corde et parvient à extirper la fille et le père au bout d’une autre heure. C’est là que Richard Roy comprend l’ampleur de la catastrophe.

«Personne ne venait. Pas de policiers, pas de pompiers. Rien. La route était coupée des deux côtés», dit-il, précisant que c’est un hélicoptère des Forces armées qui est finalement venu les sortir de là vers midi.

L’après, une autre épreuve

C’est à ce moment que commence «la deuxième vie» de Richard Roy. Avec sept fractures à une cheville et un pied, en plus de côtes brisées, il comprend à quel point il s’en tire miraculeusement quand il songe au décès de quatre personnes dans la même faille de la 138,

Les mois suivants ne sont toutefois pas de tout repos. Dans la petite communauté de Port-Cartier, tout le monde le reconnaît et lui parle du drame. Il sent alors que chaque journée qui passe le ramène peu à peu vers le fond de la crevasse de la 138.

«C’est quasiment aussi pire que l’accident. Ça ne te lâche jamais», soupire-t-il en repensant à ces difficiles moments. Il n’a d’ailleurs jamais pu recommencer à travailler. «Je faisais des erreurs, j’oubliais plein de choses, je n’arrivais plus à me concentrer.»

«La vie est belle»

Il sera diagnostiqué «stress post-traumatique grave» et sera indemnisé par la SAAQ quelque temps plus tard. Depuis, il a travaillé à se reconstruire, un cheminement qui l’amène à comprendre à quel point la vie peut basculer en aussi peu de temps qu’il a fallu à la route 138 pour les engloutir sa fille et lui.

Richard Roy vit dorénavant dans le Bas-St-Laurent. PHOTO PIERRE-PAUL BIRON

« On est miraculés, je n’ai pas peur de le dire»

Richard Roy dit trouver la vie plus belle que jamais.

« Le 20 juillet chaque année, c’est comme mon anniversaire, je fais quelque chose de spécial. On ne peut pas comprendre quand on ne l’a pas vécu, mais c’est comme si j’avais eu une deuxième chance », songe l’homme. « Il y en a qui gagne le gros lot, moi j’ai gagné un billet pour la vie.»

Témoin du décès tragique de 4 personnes

Perché dans son arbre, Richard Roy a déjoué la mort, mais il l’a tout de même vu faucher quatre vies sous ses yeux, dont celle d’un homme qu’il avait rencontré quelques heures auparavant.

La voiture d’une des victimes, Tony De Champlain, a plongé tout au fond de l'immense crevasse sur la route 138. PHOTO COURTOISIE RICHARD ROY

«Quand j’ai réalisé que c’était lui, c’était encore pire», confie M. Roy, à propos de Tony De Champlain, qui a péri dans sa voiture au fond de la crevasse qui s’est créée en pleine nuit sur la 138.

Les deux hommes s’étaient rencontrés sur le traversier Matane-Godbout et avaient passé un bon moment. «Il a joué avec ma fille sur le bateau. Il me racontait qu’il avait des enfants du même âge. C’était vraiment quelqu’un de sympathique», se rappelle Richard Roy.

Impuissant devant la mort

Ce dernier a aussi été témoin de la mort de trois membres d’une même famille, qui ont eux aussi sombré dans l’eau. M. Roy n’a rien pu faire pour Éloi Méthot, Carole Gagnon et leur fillette Joanie.

« J’ai entendu l’auto tomber et avec le courant, elle est venue s’accoter près de moi. Je voyais que ça bougeait dans l’auto et à un moment, ça ne bougeait plus», se rappelle avec émotion le survivant.

« Si je lâchais, c’était bye-bye, on partait aussi. […] La seule chose que je pouvais faire cette journée-là, c’était sauver ma fille», raconte Richard Roy, qui songe encore parfois à ces terribles moments.

Une rencontre inattendue

Mais comme la vie fait bien les choses, l’homme pourra peut-être faire la paix avec ce qu’il a vu cette journée-là. Monique Langlois, la veuve de Tony de Champlain, habite à une trentaine de kilomètres de chez lui. C’est Le Journal qui leur a appris qu’ils étaient si près sans le savoir.

«J’aimerais beaucoup le rencontrer», confie Mme Langlois. «Il est la dernière personne à avoir vu Tony vivant, à lui avoir parlé. Ce serait spécial pour moi. C’est l’étape qu’il me manque».

Richard Roy se dit aussi ouvert à l’idée d’en connaître plus sur celui qui s’est arrêté à sa sortie du traversier pour le saluer avec un grand sourire.

« Ça vient brasser toutes sortes de choses c’est certain, mais j’aimerais ça».

Elle apprend que son conjoint est mort à la télévision

Veuve à 32 ans. Ces mots lourds de sens, Monique Langlois a appris à les prononcer en juillet1996 après avoir appris la mort de son conjoint à la télévision en reconnaissant sa camionnette au fond d’une crevasse.

Monique Langlois a perdu son mari, Tony De Champlain, dans un accident sur la route 138 sur la Côte-Nord lors du déluge de 1996. Elle a appris le décès de celui-ci en voyant les images de son camion submergé à la télé. PHOTO PIERRE-PAUL BIRON

En vacances chez des proches dans le Bas-du-Fleuve, Monique Langlois et Tony de Champlain filaient le parfait bonheur en juillet 1996. Amoureux; parents du petit Jacques, trois ans et demi; pleins de projets; la vie était belle.

« C’était une magnifique semaine. On se préparait à déménager sur la Côte-Nord, à Sept-Îles et on voulait un deuxième enfant. On se disait qu’on allait essayer rendus là-bas», raconte Mme Langlois.

Ce déménagement n’est finalement jamais venu. Le 19 juillet, la famille doit repartir vers Saint-Rémi, au sud de Montréal, où elle habite, mais Tony de Champlain reçoit un appel de son nouvel employeur lui demandant d’arriver plus tôt que prévu sur la Côte-Nord.

« Il a pris le bateau et moi je suis repartie vers Montréal avec le petit», se remémore la dame.

« C’était son camion »

Le samedi, sans nouvelles, Monique Langlois ne se fait pas trop de mauvais sang. «J’avais vu qu’il avait plu fort et qu’il y avait des dommages à des places. Je me disais qu’il devait être en train d’aider quelqu’un parce que c’était ça Tony, il aidait tout le monde», explique-t-elle.

Elle envoie quelques messages sur la pagette de son homme et des membres de la famille appellent pour prendre des nouvelles. En après-midi le dimanche, deux policiers frappent à sa porte.

« Ils m’ont demandé qui était mon conjoint, une description et tout. Mais quand j’ai demandé ce qu’il y avait, ils n’ont rien dit. […] Ils m’ont dit qu’il y avait eu des accidents, mais que pour nous, ils ne savaient pas. Et ils s’en vont. Jamais ils ne m’ont dit qu’il pouvait être dans le trou», soupire Monique Langlois.

C’est pourtant là, dans cette crevasse sur la route 138 que gisait Tony de Champlain depuis la nuit de vendredi à samedi, prisonnier de son véhicule. Sa conjointe l’apprendra en ouvrant la télé, happée par la violence de l’image.

« J’entendais le journaliste dire qu’ils croyaient qu’un homme était là, noyé. C’était son camion. J’ai appelé la police et j’ai dit : ‘’ vous cherchiez l’homme dans le pick-up? C’est Jacques-Tony de Champlain’’ et j’ai fermé la ligne. 5 minutes après, les policiers sont revenus», se souvient Mme Langlois, encore choquée de ces bévues 25 ans plus tard.

« Ils auraient dû me le dire. Ça aurait été moins pire, je crois. Ça m’a pris trois ans à tourner la page sur ce qui s’est passé cette journée-là, sur leurs façons» .

Oubliés

Malgré la manière douloureuse qu’elle a eu d’apprendre le drame, Monique Langlois a fait son deuil. En couple et heureuse, elle assure toutefois qu’on n’oublie jamais une telle tragédie.

« On ne refait pas vraiment notre vie, on la continue»- Monique Langlois

Elle aussi eu du mal à accepter que «les morts de la Côte-Nord soient souvent les oubliés du Déluge du Saguenay.»

Elle avait d’ailleurs écrit au premier ministre Lucien Bouchard dans les mois suivants le drame.

« Ils se servaient des morts pour ramasser de l’argent pour aider les gens du Saguenay qui avaient perdu leur maison, mais ici il y a deux enfants qui avaient perdu leur père et on n’a rien eu», insiste-t-elle à propos de son fils Jacques et de sa demi-sœur Amélie, née d’une précédente union de Tony de Champlain. «Je ne voulais rien pour moi, mais j’ai réussi à avoir un peu d’aide pour les enfants».

25 ans plus tard, Monique Langlois se dit en paix. «C’est ce qu’il aurait voulu», souffle-t-elle.

Un événement qui pourrait se reproduire

Legende de la carte
Précipitations entre le 18 et le 21 Juillet 1996 au Québec. Source : Environnement Canada

Une bombe météo «exceptionnelle»

Système météo arrivant des Grands Lacs

Intensification extrêmement rapide en traversant le Québec

Surplace en fin de course sur le Saguenay

Quantités de pluie maximales : 280 mm en 3 jours à la station Rivière-des-Écorces (Réserve faunique des Laurentides)

Station météo de la base de Bagotville : 168 mm en 3 jours, alors que la moyenne est de 111 mm pour le mois de juillet complet

Source : Environnement Canada

«Avant l’événement, 80 millimètres étaient déjà tombés sur le Saguenay en juillet. Il y avait tellement d’eau déjà dans le terrain, tout était très friable et ça a cédé quand les grosses précipitations sont tombées» - Simon Legault, météorologue Environnement Canada.

Si le déluge de 1996 a bouleversé le Québec tout entier, la possibilité de revoir un événement météo d’une telle ampleur hante toujours les esprits. Malheureusement, cette possibilité est plus que réelle, faisant dire aux experts que la vraie question est plutôt de savoir quand la nature frappera à nouveau.

Pour les spécialistes du climat et de l’hydrologie consultés par Le Journal, le déluge du Saguenay aura été une prise de conscience, un wake up call, de l’importance des changements climatiques.

«Ça a été le premier d’une série d’événements qui nous ont forcés à nous questionner. Les deux crises en deux ans, le déluge de 1996 et le verglas de 1998, mon opinion était faite, il se passait quelque chose», estime le météorologue Gilles Brien.

«Un moment donné quand tu vois des arbres tout le tour de toi, il faut que tu acceptes que tu es dans la forêt. Les changements climatiques et les crises à répétition, c’est ça.»

Plus fréquent

Lorsque l’on demande à l’hydrologue Michel Leclerc si l’on pouvait revoir dans le futur une tragédie de l’ampleur du déluge du Saguenay, sa réponse donne froid dans le dos.

«Pourquoi pas», laisse tout simplement tomber l’expert, qui a travaillé sur les rapports suivant le coup d’eau de 1996.

«Les aléas des inondations, ce n’est plus une probabilité, c’est une certitude»- Michel Leclerc

«On a des événements qui augmentent en fréquence, en intensité et en durée. La question n’est pas de savoir si, c’est de savoir quand et comment», ajoute son homologue Taha Ouarda, expert en hydrométéorologie statistique à l’INRS.

Ce dernier explique que c’est l’équivalent d’une tempête tropicale qui a remonté vers le nord et qui a fait du surplace sur le Saguenay qui a provoqué le déluge. Rien qui ne pourrait pas se reproduire.

«Les gens qui analysent les tempêtes tropicales affirment qu’il y a plus de variabilité, que la fréquence augmente et comme on a plus de chaleur et d’humidité ici, oui il y en aura», analyse l’expert, ajoutant que le danger est l’imprévisibilité d’une telle tempête. «Ça peut arriver n’importe où et n’importe quand».

Être prêts

Et l’actualité donne raison aux experts. Depuis 1996, la fréquence de ces événements s’est effectivement accélérée. Juste dans les 10 dernières années, les inondations majeures ont été nombreuses.

«Il y eu l’Outaouais en 2017 et 2019. Il y a eu le Richelieu en 2011. Il y a eu Sainte-Marthe-sur-le-Lac en 2019, il y a la Chaudière en Beauce, où on a rasé des quartiers complets. […] Les changements climatiques, c’est pas juste un réchauffement à long terme, c’est des événements graves à court terme», rappelle Michel Leclerc.

Ne reste qu’à être prêts.

«On a intérêt à l’être», laisse tomber Taha Ouarda.

«On doit développer des modèles de prévision adaptés et des modèles de réponse une fois que l’événement arrive pour protéger la population», insiste le professeur, rappelant que même si une partie du travail a été faite, beaucoup reste à accomplir, surtout dans un contexte où les gens oublient rapidement.

«Quand un événement arrive, la population devient très sensible aux risques, mais ça tombe de moitié en six mois et après deux ans, plus personne n’en parle», déplore Michel Leclerc, appelant à briser «ce cercle vicieux».

Principales recommandations de la commission Nicolet

Mise en place d’une loi sur la sécurité des barrages

Élaboration de plans d’urgence dans l’ensemble des municipaptés québécoises

Création d’organismes de bassin versant

Construction de barrages dans le parc des Laurentides, en amont du lac Kénogami

Cartographie et identification des zones inondables

Abaissement du niveau du réservoir Kénogami

Hausse de la capacité de la rivière aux Sables

Des acteurs du déluge

Photo ci-dessus : De nombreux sinistrés ont été pris en charge par la Croix-Rouge et été évacués par hélicoptère. PHOTO D’ARCHIVES

Une intervention marquante pour les bénévoles

Si l’intervention du déluge du Saguenay était la plus importante jamais menée par la Croix-Rouge, pour ses bénévoles, les semaines suivant le coup d’eau ont été marquantes au point de changer de parcours, comme pour Louise-Julie Brassard.

Le déluge a eu un impact majeur sur Louise-Julie Brassard, alors bénévole pour la Croix-Rouge. Elle est toujours demeurée impliquée auprès de l’organisme. PHOTO AGENCE QMI, JOËL LEMAY

En juillet 1996, la jeune femme originaire du Saguenay avait 20 ans. Bénévole à la Croix-Rouge depuis quelque temps, elle était à l’emploi de l’organisme pour l’été alors qu’elle était toujours aux études. Elle a vécu le déluge en première ligne.

« Quand ça a commencé, on est allé chercher des couvertures qui étaient au bureau, dans le quartier du Bassin qui avait été évacué déjà. On voyait le barrage qui débordait, les maisons qui partaient avec l’eau, devant nous», raconte Louise-Julie Brassard. «Je me suis demandé qu’est-ce que je faisais si le barrage lâchait. Tu as l’impression que c’est la fin du monde.»

Un sourire qui a fait la différence

Déployée à la Base militaire de Bagotville, Mme Brassard a passé les jours suivants à accueillir les sinistrés à l’atterrissage des hélicoptères. Ne pouvant pas retourner à la maison en raison de l’état des routes, elle a rapidement connecté avec les gens qu’elle devait aider.

« Je vivais avec les sinistrés», se souvient-elle, rappelant le caractère spécial d’une telle intervention, «lorsque c’est chez toi».

Louise-Julie Brassard était donc le premier visage que voyaient les sinistrés en étant accueillis sur la base. Elle se rappelle l’importance de ce moment où elle tachait de rassurer les gens et surtout de leur faire comprendre qu’ils n’étaient pas seuls. Sa seule arme? Son sourire. Un sourire sincère.

«C’est le plus beau merci que j’ai reçu»- Louise-Julie Brassard

« Deux ans après, je marchais à Arvida et un monsieur m’a arrêté et m’a dit : ‘’C’est vous qui étiez aux hélicoptères?’’ Il m’a dit qu’il se rappelait de mon sourire et que c’était la plus belle chose qu’il avait vue cette journée-là», raconte-t-elle.

Changement de trajectoire

Chiropraticienne de formation, Louise-Julie Brassard est toujours demeurée impliquée auprès de la Croix-Rouge.

Son intervention au Saguenay l’a menée à d’autres missions d’importance, comme celles ayant suivi les attentats du 11 septembre, les ouragans en Nouvelle-Orléans, les incendies de Fort McMurray ou le drame de Lac-Mégantic. Son destin «de fille de mesures d’urgence» était tracé.

« Le déluge, c’est la base de mon expérience, c’est le précurseur de plusieurs choses», convient aujourd’hui celle qui est coordonnatrice des mesures d’urgences des hôpitaux du CUSM à Montréal, bien loin de la chiropractie.

L’inverse pour d’autres

À l’inverse, pour Pierre Cloutier, le déluge du Saguenay aura été le déclencheur de sa sortie de la Croix-Rouge. L’intervention aura été si intense qu’il a fini par quitter la région un an et demi après le drame.

« Quand j’entends le grondement de l’eau, une chute par exemple, ça vient me chercher en dedans, encore aujourd’hui.»

Responsable des activités financières à l’époque, M. Cloutier a géré avec son équipe le versement des fonds d’urgence aux sinistrés pendant plus d’un an après le coup d’eau.

« On a mis sur pied un système de bons de commande avec les fournisseurs qui a été repris au verglas de 98 et qui a fait école. […] Ça s’est fait en 14 ou 15 phases, que ce soit les besoins vitaux au départ, mais ensuite l’habillement, le logement, les électroménagers ou autre», explique celui qui est aujourd’hui à la tête d’un cabinet comptable.

L’intervention de la Croix-Rouge en chiffres

18 880 sinistrés assistés

1 700 bénévoles

4 800 fournisseurs partenaires

67 600 bons de commande échangeables émis

17 municipalités soutenues

---

29M$ amassés par le fonds d’urgence

Des petits gestes qui ont fait la différence

25 ans plus tard, le colonel Richard Bastien se souvient bien plus des humains que des chiffres liés à l’intervention historique qu’il a coordonnée. Commandant en chef de la base militaire de Bagotville à l’époque, il estime que ce sont les petits gestes qui ont été les plus importants.

Le colonel Richard Bastien, au centre, accompagne le ministre fédéral de la Défense, David Collenette, à la base militaire de Bagotville, le 25 juillet 1996. PHOTO D’ARCHIVES / KARL TREMBLAY

Le nombre d’hélicoptères, d’heures de vol, de militaires déployés, après 25 ans, ce n’est pas ce qui frappe le colonel Bastien quand il songe aux événements de l’été 1996. Pourtant, c’est souvent ce dont on lui parle en premier.

« Trop souvent on décrit les événements comme celui-là par la quantité, mais la qualité n’y apparaît pas tellement. C’est dans les petits gestes que la qualité d’une intervention apparaît», soutient le colonel à la retraite, racontant qu’il a lui-même hébergé des évacués dans sa résidence personnelle.

« J’ai logé du monde pendant deux nuits au début quand tout n’était pas encore organisé avec les tentes. Même chose dans d’autres maisons de militaires», se souvient M. Bastien. «Ce sont des petits gestes qui semblent banals, mais qui étaient nécessaires.»

Marqué par les drames

Le militaire, qui a été décoré de la médaille du service méritoire à la suite de son commandement de l’opération SAGUENAY, a été marqué par ces gens qu’il a côtoyés alors que le drame bouleversait leur vie.

Un immense camp de secours a été installé pour accueillir provisoirement quelque mille victimes des inondations du Saguenay. PHOTO D’ARCHIVES / JEAN-CLAUDE TREMBLAY
« Elle m’a dit : ‘’ma famille ne sait même pas que je suis encore vivante’’»- Colonel Bastien

Une dame en particulier, venue faire des courses à La Baie, s’était retrouvée isolée des siens après que les ponts menant à son village aient été emportés par le torrent. Richard Bastien se souvient des mots qu’elle a prononcés quand il l’a croisée dans une des tentes de sinistrés.

Il rappelle que les communications étaient à ce moment coupées partout dans la région.

« On commençait à déployer des gens avec des téléphones satellites. On s’est arrangé pour envoyer une équipe à sa résidence pour qu’elle puisse parler à sa famille, les rassurer. Quand je l’ai revue plus tard, elle voulait me sauter dans les bras tellement ça lui avait fait du bien», confie M. Bastien, assurant avoir été témoins de nombre d’attentions du genre.

Rapprocher les deux solitudes

Ce dernier soutient que malgré tout le malheur du déluge, ces gestes auront permis de solidifier les liens entre la communauté du Saguenay et les militaires de la base.

Surtout que les événements de l’été 1996 surviennent quelques mois à peine après l’échec du deuxième référendum, dans une région qui était «bleue» jusqu’au bout des ongles. La situation pouvait y être tendue à l’occasion.

« Il y avait un peu d’animosité entre cet organisme fédéral qu’est l’armée canadienne et des gens qui étaient plus séparatistes. Il pouvait y avoir une tendance à se regarder, pas comme des ennemis, mais comme étant dans des camps opposés. C’est là qu’il y a eu un effort de démontrer qu’on était là pour servir cette population», souligne le colonel Bastien.

Encore aujourd’hui, les militaires de Bagotville font partie de la communauté saguenéenne, devenus «des voisins comme les autres ».

« Le déluge est venu solidifier la relation. Ça a apporté une nouvelle dimension, plus humaine. »

Crédits :

Journalistes : Marianne White, Pierre-Paul Biron

Textes additionnels, cartographie : Baptiste Zapirain

Design et Intégration Web : Cécilia Defer

Réalisation: Charles Trahan