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Crise des places en garderie

La détresse est grande
presque partout

À l’exception de Montréal et Laval, tout le Québec est frappé par la pénurie de places en garderie.

Dans certaines régions, on dénombre des milliers d’enfants de plus que la capacité d’accueil des garderies, révèlent des données du ministère de la Famille.

La situation est particulièrement critique en Abitibi-Témiscamingue, où environ un enfant sur cinq qui a besoin d’une garderie ne peut pas y aller parce qu’il manque de places.

Les besoins sont pratiquement aussi criants à Québec et en Estrie. Dans ces trois seules régions, on remarquait un déficit de plus de 5700 places au 30 avril.

DES SURPLUS MAIS...

Montréal et Laval sont les seules régions à présenter des surplus de places.

Cela ne veut toutefois pas dire qu’il n’y a pas d’enfants qui cherchent une place: environ 9000 enfants y sont en attente.

Cela peut notamment s’expliquer par le fait qu’il y a plus de places pour les enfants un peu plus âgés, mais pas assez pour les poupons (18 mois et moins), comme c’est d’ailleurs le cas un peu partout au Québec.

SOURCE DES DONNÉES: MINISTÈRE DE LA FAMILLE DONNÉES EN DATE DU 30 AVRIL 2021

Pour mieux comprendre ces chiffres

La proportion de places existantes par rapport aux places nécessaires est le pourcentage qui est présenté pour les «besoins comblés» dans chaque région du tableau de droite.

Cela permet de comparer l’offre de places d’une région à l’autre, une situation parfaitement équilibrée entre l’offre et la demande aurait un taux de «besoins comblés» de 100 %.

Un chiffre de moins de 100 % représente donc un déficit de places. Plus de 100 % indique un surplus.

Des besoins criants

Milieux de garde depuis 2018

4 325 fermetures
2 158 ouvertures

Perte de 2 167 milieux de garde

Places disponibles depuis 2018

28 863 suppressions
21 612 créations

Perte de 7211 places

Enfants sur la liste d’attente

42 000 en 2018
51 000 en 2020

9 000 enfants supplémentaires en attente

SOURCE: MINISTÈRE DE LA FAMILLE

Beaucoup plus d'enfants en attente

En comptant l’ensemble des places manquantes et celles en surplus, on arrive bien en deçà des quelques 50 000 enfants en attente sur la Place 0-5. Cette différence s’explique notamment par le fait que plusieurs parents d’enfants en attente sont encore en congé parental, qu’un parent attend une place dans une garderie subventionnée ou que certaines places libres sont trop loin, surtout en région.

Le coût (variable) d'une place en garderie


Pas facile pour une famille d'anticiper le budget d'une place en garderie : calculer leur coût réel ne se résume pas à regarder leur tarif brut par jour.

Garderie publique (CPE) ou privée, revenus du ménage, aides provinciale ou fédérale : tous ces facteurs influent sur le coût réel final, au point que dans certains cas, il peut être plus avantageux financièrement d'opter pour une garderie privée qu'un CPE. Les quelques exemples ci-dessous, tirés de l'outil de calcul disponible sur le site web du ministère des Finances du Québec, permettent de se faire une idée.

Le coût de la garderie par enfant

En fonction du salaire, pour 260 jours de garde (5 jours par semaine). Les aides fédérales sont variables et indiquées ici à titre indicatif.

Illustration : En 5 minutes (Voir leur dossier complet)

Garderies plus chères : peu d’aide supplémentaire

Certaines garderies privées demandent 70 $ par jour, mais les aides liées au service de garde n’augmentent presque pas. Ainsi, pour un couple ayant 81 800 $ de revenus, une garderie à 70 $ par jour reviendrait, en net, à 10 975 $ par an, soit 4,6 fois plus qu’une garderie à 35 $ par jour.

Les services de garde ont la côte au Québec

Le Québec est de loin la province du Canada avec la proportion la plus élevée d’enfants de 0 à 5 ans recevant des services de garde officiels ou informels.

Des parents résignés à tricher

Les magouilles sont parfois les seules portes de sortie des parents incapables de trouver une place.

Pour Myriam Lapointe-Gagnon, instigatrice du mouvement Ma place au travail, les parents n’ont souvent pas d’autre choix que de tricher pour obtenir une place en garderie. Photo Courtoisie Muriel Leclerc.

«Il y a tellement un débalancement entre l’offre et la demande, surtout pour les poupons, que c’est rendu la jungle, chacun pour soi», observe Myriam Lapointe-Gagnon, porte-parole de Ma place au travail, un mouvement en réponse à la pénurie des places en garderie au Québec.

Familles au désespoir

«Les magouilles sont rendues presque nécessaires pour trouver une place si on n’a pas de contact dans le milieu»Myriam Lapointe-Gagnon

Si plusieurs tentent d’acheter une place à leur enfant, d’autres parents vont plus loin.

Les éducatrices d’une garderie privée de Rosemère ont été approchées sur les réseaux sociaux pour démissionner et être engagées comme nounous par des familles désespérées.

«Les magouilles sont rendues presque nécessaires pour trouver une place si on n’a pas de contacts dans le milieu», déplore Mme Lapointe-Gagnon.

Vu l’ampleur de la demande, certaines garderies privées proposent même de réserver la place d’un enfant jusqu’à plusieurs mois à l’avance.

Le problème, c’est qu’elles demandent en échange un dépôt non remboursable de plusieurs centaines de dollars ou, dans certains cas, le paiement quotidien de la place jusqu’à l’arrivée du petit.

C’est cette deuxième option qu’un établissement a proposée à l’auteur de ces lignes quand il a tenté d’avoir une place pour un poupon fictif. À 47 $ par jour, il s’agissait d’un investissement de plus de 1600 $, sans compter le retour anticipé, avant même le premier jour de garde.

Samir Alahmad, Président de l'Association des garderies privées. Photo Agence QMI.

«Je trouve ça vraiment déplorable. C’est inquiétant et inadmissible. Ce n’est pas un phénomène généralisé, mais ça nous fait mal paraître», dénonce Samir Alahmad, président de l’Association des garderies privées du Québec.

Même si ça représente un coût immense, plusieurs parents acceptent de faire le pas, faute de solution de rechange. Une mère de Montréal qui déménagera à Sainte-Julie en décembre a d’ailleurs confié au Journal qu’elle commencera à payer sa place à compter de septembre.

«C’est cher, mais c’est mieux que de ne pas pouvoir travailler», explique la dame qui veut garder l’anonymat par crainte de perdre sa place.

Pourtant, il s’agit d’une procédure illégale, affirme l’Office de la protection du consommateur.

«Aucun dépôt ou autre paiement ne peut être exigé pour réserver une place en garderie», indique-t-on. Et ce, quel que soit le type de milieu de garde.

Quiconque est reconnu coupable de ce genre d’infraction est passible d’une amende allant de 600 $ à 100 000 $, selon qu’il s’agit d’une personne physique ou morale, et de la gravité de la situation.

Le mirage de
la Place 0-5 ans

Le site web de Laplace0-5

Les mamans enceintes qui se dépêchent d’inscrire leur futur enfant à la Place 0-5 le font souvent pour absolument rien. Ce n’est qu’un mirage puisque ce n’est pas une liste d’attente.

Depuis 2018, la Place 0-5 est l’unique guichet d’inscription des enfants pour avoir une place en garderie au Québec. Tous les milieux de garde, qu’ils soient subventionnés ou non, sont tenus de l’utiliser pour assigner leurs places disponibles.

Or, contrairement à la croyance populaire, la Place 0-5 ans s’apparente plutôt à une banque de noms pour les garderies. Il n’y a aucun rang, affirme le ministère de la Famille.

C’EST LA GARDERIE QUI CHOISIT

Ce sont en fait les milieux de garde qui se dotent d’une politique d’admission pour former une liste d’attente qui varie d’un établissement à un autre.

Ceux-ci peuvent décider de la priorité donnée aux enfants et ont le droit d’accepter qui ils veulent. Le ministère n’a aucun droit de regard sur ces décisions.

L’enfant en attente d’une garderie depuis trois jours pourrait donc passer sans problème devant un autre qui patiente depuis trois ans. Pourvu qu’il soit inscrit sur la Place 0-5 ans.

Ce genre de pratique, injuste mais pas illégale, est loin d’être rare. Les parents qui ont obtenu une place «miraculeusement» après avoir discuté avec la direction d’un établissement sont légion.

Évidemment, certains critères comme la fratrie, les enfants à besoins particuliers et les employés d’entreprises affiliées prévalent sur le reste de la liste d’attente, selon l’établissement.

UN GUICHET PAS UNIQUE

Mais une fois ces places comblées, les règles sont floues... quand la Place 0-5 n’est pas carrément contournée.

L’an dernier, la vérificatrice générale du Québec avait rapporté que 30 000 places ont été attribuées sans passer par le guichet unique, entre septembre 2018 et novembre 2019.

Corruption sur le dos des enfants

Enveloppes brunes, travaux de construction, fraudes administratives; des garderies profitent de la crise pour s’en mettre plein les poches sur le dos des parents qui cherchent désespérément à placer leur enfant.

Valérie Savard, responsable d’une garderie à Beauharnois, voit bien la détresse de parents en quête d’une garderie. Photo Agence QMI, Joël Lemay

«J’ai beaucoup de monde sur ma liste d’attente, mais quand j’ai vu votre courriel, j’ai pensé qu’on pouvait peut-être s’aider mutuellement.»

Voilà ce qu’a répondu le propriétaire d’une garderie privée de Québec lorsque Le Journal l’a contacté pour obtenir une place pour un poupon fictif dans son établissement.

Comme des parents le font dans plusieurs garderies, l’auteur de ces lignes a communiqué avec ce propriétaire en indiquant qu’il pouvait offrir 2000 $ ou effectuer des travaux de construction en échange d’une place.

Ce propriétaire a expliqué que les fenêtres de sa maison étaient entre autres à remplacer.

Il n’a pas été le seul à être tenté par cette manigance.

Plusieurs garderies contactées ont répondu vouloir discuter de «l’arrangement» après une première rencontre.

CONSTAT DÉSOLANT

Après une enquête de plusieurs mois sur l’attribution des places en garderie, le constat est désolant : même si les contribuables québécois ont payé près de 2,7 G$ en 2021 pour subventionner des garderies accessibles, faire comme le conseille le gouvernement et se contenter de s’inscrire sur une liste d’attente n’est certainement pas la meilleure stratégie. Et cela risque d’être ainsi encore quelques années tant que les millers de places promises grâce aux milliards $ du fédéral ne se matérialisent pas.

Ils étaient plus de 50 000 sur cette liste au Québec à la fin 2020. Plusieurs parents sont en détresse et certains, qui doivent payer une place au privé, parfois cinq fois plus cher qu’en CPE, peinent à joindre les deux bouts.

La seule solution pour certains a été de faire une croix sur leur carrière. Des mères ont même décidé d’ouvrir leur propre garderie pour s’en sortir.

CONTRE UN VOYAGE DANS LE SUD

«On m’a offert d’envoyer toute ma famille dans le sud, un voyage de 5000$, si je prenais un enfant»Valérie Savard, responsable d’une garderie à Beauharnois

Certains parents découragés sont aussi souvent les initiateurs de ces propositions.

«On m’a offert d’envoyer toute ma famille dans le sud, un voyage de 5000 $, si je prenais un enfant», a rapporté Valérie Savard, responsable d’un milieu familial à Beauharnois.

Elle a refusé l’offre et s’attriste de la détresse de plusieurs parents en attente.

La crise permet manifestement aux garderies d’avoir le gros bout du bâton.

Des établissements exigent par exemple de payer dans le vide des mois à l’avance pour réserver une place. C’est évidemment illégal.

D’autres se permettent aussi d’être abusivement sélectifs, en demandant un poupon «qui ne pleure pas».

Faute de choix, des parents envoient leur enfant dans un établissement qui s’avère être géré de façon «broche à foin», où un poupon doit faire sa sieste dans sa poussette dehors en plein hiver.

MENSONGES ET SUBVENTIONS

Certaines garderies proposent même d’inventer de faux handicaps pour prioriser des enfants. Senada Kulasic, une mère de deux enfants habitant près de Québec, l’a appris à ses dépens.

Après deux ans de recherche, une opportunité de placer sa fille en CPE s’est présentée. Mais, à la demande de celui-ci, elle devait mentir en attestant que sa fille avait des troubles du langage pour que l’établissement reçoive des subventions et que son enfant soit priorisé. Une situation qui n’est pas rare, selon une orthophoniste avec qui Le Journal s’est entretenu et qui dénonce cette pratique.

«Elle n’a jamais eu de problèmes de communication. C’est à cause de situations comme ça qu’on n’a pas de place», peste la mère, qui ne «voulait pas s’abaisser à ce niveau».

Des sous et des places attendues

Les défis sont nombreux pour sortir Québec de la crise, a-t-on constaté durant notre enquête. Le gouvernement aura beaucoup de pression pour dépenser judicieusement les six milliards $ qu’Ottawa risque de lui verser pour les garderies.

Le gouvernement fédéral a indiqué, qu’il injectera cet argent sur cinq ans pour renforcer le réseau des garderies du Québec. L’argent pourrait toutefois ne jamais arriver si un gouvernement libéral n’est pas réélu.

Ça devrait permettre de créer «des dizaines de milliers de places», d’après le premier ministre Legault.

MANQUE DE BRAS

En début de semaine, le ministre de la Famille Mathieu Lacombe a d’ailleurs annoncé la création de 9000 places, mais la pénurie de main d’œuvre risque de compliquer la tâche.

Malgré les nombreuses annonces de création de places des dernières années, des données du ministère exposent qu’en trois ans, même si plus de 21 000 places ont été créées, plus de 28 000 ont été perdues, notamment en raison de la pénurie de personnel.

Ils se sont fait taper sur les doigts

Plusieurs garderies ont reçu les remontrances du ministère de la Famille dans les dernières années, notamment parce qu’il manquait d’éducatrices au moment de la visite. En entrevue, des directions se disent résignées à payer des amendes, ne sachant plus où donner de la tête pour trouver du personnel. Voici cinq établissements dont Le Journal a obtenu les rapports d’inspection.

Danger d’électrocution

La garderie Ateliers éducatifs Préface, à Nicolet, s’est fait reprocher un problème de panneau électrique et d’interrupteurs non protégés en juillet 2020, ce qui occasionnait un «danger réel d’électrocution». Ces manquements datent de l’ancienne administration, indique la nouvelle propriétaire, Lu Chen, qui a acheté la garderie ce printemps. Tout a immédiatement été corrigé, assure-t-elle.

Mineure responsable

Photo Agence QMI, Steve Madden

La garderie Paradis des petits, à Saint-Jean-sur-Richelieu, a reçu 250 $ d’amende parce qu’une personne mineure était chargée d’un groupe en janvier, puis en juillet 2020. Cette employée de 17 ans était «extrêmement mature et très bonne» et a eu 18 ans quelques semaines après l’inspection, explique la propriétaire, Isabelle Verdon. «Je n’ai que ça [comme CV], des jeunes de 16, 17 ou 18 ans», résume-t-elle.

Ratios non respectés

La garderie Les Rikikis, à Trois-Rivières, a reçu deux amendes de 250 $ parce qu’il manquait d’éducatrices qualifiées pour respecter les ratios en septembre 2020, puis en février 2021. «on avait le choix entre ça et fermer des groupes et causer des ruptures de service pour les parents. On l’a fait en sachant qu’on aurait une amende», explique la directrice, Maria Lira. L’inspecteur reprochait aussi un manque de surveillance pendant la sieste en mars 2020. «Un enfant pleure dans l’aire de repos et elle ne va pas vérifier», lit-on dans le rapport. Mme Lira explique que l’inspecteur avait des exigences précises en termes de minutes passées sans surveillance et qu’à ce moment-là, le minutage n’était peut-être pas exact.

Une enfant oubliée dehors

Photo Agence QMI, Steve Madden

La garderie Chez Pierrot et Pierrette à Chambly s’est fait semoncer en février pour un manque de surveillance pendant les siestes. Grâce à une vitre qui donne sur les deux locaux, l’établissement croyait que son fonctionnement était conforme, explique la directrice, Karine Coulombe. Dorénavant, les éducatrices se promènent sans arrêt entre les locaux de sieste à surveiller. Par ailleurs, une enfant a été oubliée dehors lors d’une sortie quotidienne en janvier, peut-on lire dans le même rapport. «Ça a duré moins d’une minute», assure Mme Coulombe, précisant que la petite s’était cachée derrière la porte. Aucune amende n’a d’ailleurs été imposée par le ministère.

Pas de visite depuis les accusations

Photo Agence QMI, Marc Vallières

La garderie Les Étoiles filantes, à Québec, a fait l’objet de plusieurs reportages en mars 2020 après le dépôt d’accusations criminelles contre une éducatrice qui aurait maltraité quatre bambins. «Maintenant, tout va bien», assure le propriétaire, Philippe richard, qui dit aussi respecter les standards du ministère. Aucune inspection n’a été réalisée à cet endroit depuis avril 2020.

Coincés dans des garderies de l’horreur

Des parents craignent pour la sécurité ou le développement de leur bambin car ils sont contraints de l’envoyer dans une garderie «broche à foin», faute d’alternative.

«Si je n’avais pas eu la crainte de ne pas trouver de place ailleurs, c’est clair que je l’aurais retiré [plus tôt]», avoue Julianne*.

Elle a réalisé que l’éducatrice en milieu familial où elle allait porter son garçon lui faisait faire la sieste dans une poussette à l’extérieur, sans réelle surveillance, même par températures glaciales.

«C’était le déni total. Elle m’a dit : moi j’ai toujours fait ça et personne ne s’est jamais plaint», raconte-t-elle.

Le Journal a parlé à sept mères qui racontent avoir eu de mauvaises expériences en garderie depuis le début de la pandémie et qui ont hésité à retirer leur enfant en raison de la pénurie de places.

JUSQU’À L’HÔPITAL

Plusieurs ont vécu des histoires d’horreur, comme Valérie*, dont la fille de six mois a été hospitalisée pendant quatre jours au début juillet, incapable de boire ni de manger.

La garderie n’a jamais été en mesure de lui expliquer comment un énorme hématome est apparu sous sa langue alors que la petite ne marche ni ne rampe. La police et la DPJ ont même été impliqués dans le dossier.

Lucie* se doutait que quelque chose clochait avec la garderie privée de son fils car il se plaignait d’être souvent oublié seul dans sa classe. Elle s’est donc fait embaucher comme éducatrice, une «infiltration» qui a duré trois jours avant qu’elle ne retire son enfant sur-le-champ.

ILS SE SENTENT COUPABLES

«J’ai vu des bébés en pouponnière allongés par terre à attendre, pleins de caca et de pipi. J’ai vu un bébé se faire taper la tête contre le montant de la porte, et j’en passe», énumère Lucie.

Beaucoup de parents n’osent pas témoigner parce qu’ils se sentent trop coupables d’avoir laissé leur enfant dans de tels milieux, note Myriam Lapointe-Gagnon de Ma place au travail.

Des parents ont même décidé de vivre à un seul salaire afin de garder leur enfant à la maison, la confiance étant totalement brisée. C’est le cas de Sarah*, qui a retiré son enfant après avoir vu des poupons se faire tirer par le bras et entendu des éducatrices crier pour les faire taire.

«Je n’ai pas envie de faire des essais-erreurs [...] 50$ par jour, c’est beaucoup de sous pour avoir peur que ton enfant ne se fasse pas scraper.»


*Noms fictifs. Les mères interrogées ont préféré garder l’anonymat par crainte de représailles.

Bienvenue si bébé ne pleure pas

Heures réduites, préférence pour les filles ou les garçons, racisme : les garderies ont tellement le gros bout du bâton que plusieurs imposent des critères excessifs.

Virginie Maloney, directrice des opérations chez Juripop, est elle-même mère d’Isaure, une fillette de 2 ans en garderie. Photo Agence QMI, Tomas Ickovits

Des bouts de chou se font favoriser pour des raisons aussi étonnantes que le fait d’être un garçon ou une fille, illustre Virginie Maloney, directrice des opérations chez Juripop.

Un poupon «qui ne pleure pas» ou «qui marche déjà». Voilà le genre d’exigences qu’ont certaines éducatrices, a même constaté Marie-Claude*, une mère du Centre-du-Québec qui témoigne de sa recherche de place.

Pendant ce temps, le nombre de plaintes visant des garderies à l’Office de la protection du consommateur est en hausse depuis trois ans, selon des tableaux obtenus par Le Journal.

Si l’on se fie aux plaintes récurrentes, des garderies résilieraient certains contrats de parents de façon unilatérale et exigeraient des dépôts pour réserver une place.

«FAUT PAS RÊVER...»

De nombreux enfants allergiques se font également exclure. Or, il est interdit de discriminer quelqu’un sur cette base, en vertu de la Charte des droits et libertés de la personne, indique Mme Maloney.

«Tu as beau ne pas vouloir discriminer [...] Faut arrêter de rêver», souligne Nathalie D’Amours, de l’Association des éducatrices en milieu familial du Québec.

Elle rappelle que les éducatrices en milieu familial sont des travailleuses autonomes qui reçoivent les enfants dans leur maison privée. Elles ont le droit de choisir leur clientèle, d’avoir des animaux et de ne pas changer leur menu pour un seul enfant, illustre-t-elle.

Par exemple, une éducatrice a été blanchie devant le Tribunal des droits de la personne, en 2019, pour avoir refusé une enfant diabétique à qui elle aurait eu à faire des injections d’insuline

DUR POUR LE «9 À 5»

Les heures d’ouverture font aussi partie des critères qui compliquent la vie des parents. Des milieux ont réduit leurs heures avec la pandémie, si bien que dans plusieurs régions, il est ardu de trouver une garderie qui ferme après 16 h 30, a pu constater Le Journal en faisant une petite tournée téléphonique. Et plusieurs sont fermées le vendredi ou le lundi.

«Il y a des parents qui s’empêchent de poser des questions lorsqu’ils visitent pour ne pas avoir l’air exigeants»Myriam Lapointe-Gagnon

«À 18 h, j’étais encore en train de désinfecter. La madame est plus capable», a mentionné au téléphone une éducatrice de la Montérégie pour expliquer qu’elle fermait maintenant à 16 h.

Après plus d’un an de recherches infructueuses, Marie-Claude* en a vu passer, des contraintes qui ne s’arriment pas avec le marché du travail, comme des garderies ouvertes de 9 h à 15 h.

Elle souhaite garder l’anonymat pour une seule raison : la compétition est si féroce ces temps-ci dans la quête d’une place en garderie qu’elle ne veut pas paraître difficile.

«Il y a des parents qui s’empêchent de poser des questions lorsqu’ils visitent pour ne pas avoir l’air exigeants», illustre Myriam Lapointe-Gagnon, porte-parole du mouvement Ma place au travail, qui dénonce le manque de places en garderies.

Un cas flagrant de racisme

Le Tribunal des droits de la personne a condamné en mai une responsable de garderie en milieu familial à payer 5000 $ à une mère après avoir refusé d’inscrire son fils en raison de son origine ethnique.

«Avoir su, je t’aurais dit que je n’accepte pas les enfants d’autres nationalités», a lancé l’éducatrice Louise Leduc à Sangeetha Sivanathan lorsqu’elle s’apprêtait à visiter sa garderie en 2017.

La femme d’origine sri lankaise habitait à deux maisons de la garderie, indique-t-on dans le jugement rendu en mai 2021.

« Mme Leduc ajoute que les parents des enfants dont elle a la garde n’aimeraient pas qu’elle accepte un enfant d’une autre nationalité.»

«Les deux dames discutent un petit moment, mais rien n’y fait. Louise Leduc oppose une fin de non-recevoir à Mme Sivanathan, qui quitte les lieux avec son fils.»

En audience, Mme Leduc a argué qu’elle a refusé parce que les vêtements de sa mère étaient sales et que la bavette du garçon était tachée, peut-on lire dans le document. Or, le tribunal a remis en doute cette version.

Louise Leduc a admis avoir tenu des propos «offensants» parce qu’elle était stressée, car les autres parents s’apprêtaient à venir récupérer leurs enfants.

Or, Mme Leduc «ajoute l’insulte à l’injure en déclarant que “les immigrants viennent ici juste pour nous soutirer de l’argent”».

Le Tribunal a conclu que Sangeetha Sivanathan a été victime de discrimination fondée sur la race, la couleur et l’origine ethnique, et a condamné Louise Leduc à lui payer 5000 $.

Ni Mme Sivanathan ni Mme Leduc n’ont pu être contactées par Le Journal pour commenter.

Un refus légitime

Une éducatrice en milieu familial qui avait une phobie des aiguilles a été blanchie par le Tribunal des droits de la personne après avoir refusé une enfant diabétique.

L’éducatrice aurait eu à faire des injections d’insuline au quotidien, peut-on lire dans le jugement rendu en décembre 2019.

L’éducatrice «a respecté son obligation en vertu de la Loi [...] de ne pas accueillir un enfant alors qu’elle ne se sentait pas capable de lui administrer les soins requis par son état de santé», a conclu le Tribunal.

Que ce soit en raison de l’origine ethnique, d’un handicap ou d’une allergie, «ça n’a aucun sens qu’à l’âge de 6 mois, tu te fasses déjà discriminer, lâche Mme Lapointe-Gagnon, de Ma place au travail. En même temps, tant que les éducatrices ne seront pas rémunérées à leur juste valeur, on ne peut pas leur demander l’impossible», conclut-elle.

Le manque de places a chamboulé leur vie

Pour plusieurs parents, la longue bataille pour obtenir une place en garderie est terminée. Ils ont perdu et ils ont été forcés de trouver une solution pour s’en sortir. Le Journal a recueilli de nombreux témoignages de parents, dont quelques-uns ci-dessous, qui exposent la manière dont la crise des garderies a bousculé leur vie et leur carrière.

Enrôlée de force pour s'en sortir

Photo Agence QMI

Jamais de sa vie Dyane Plante, 41 ans, n’aurait cru que sa carrière serait anéantie par un manque de garderies et que s’occuper des enfants des autres serait un jour sa seule avenue. Pendant 14 ans, cette enseignante de formation a dirigé un organisme en santé et services sociaux en se donnant «jours, soirs et fins de semaine».

«J’étais passionnée», se souvient-elle.

«J’ai bâti ma carrière avant d’avoir des enfants. J’étais solide en emploi, j’avais de grosses assurances», énumère-t-elle. «Je suis obligée de recommencer à zéro.»

À l’été 2020, elle a réalisé qu’elle allait «frapper un mur», toujours incapable de trouver une place pour ses deux filles d’âge préscolaire près de Saint-Victor, en Beauce, même après plusieurs mois de congé sans solde.

Elle a donc ouvert sa propre garderie en milieu familial, sorte d’«enrôlement forcé».

Elle a tout de suite constaté les conditions difficiles dans lesquelles les éducatrices travaillent. Les dépenses en jouets et en bris de matériel se succèdent, les journées commencent à 6 h et sont interminables, les pauses inexistantes. «Tout ça, pour des pinottes», résume-t-elle.

«J’ai l’impression d’être exploitée», a-t-elle confié. Toute la journée, ses filles doivent partager l’attention de leur mère avec d’autres jeunes enfants et en redemandent d’autant plus le soir. «Mais toi, tu es brûlée raide.»

Après environ un an comme éducatrice, elle a finalement réussi à trouver deux places en CPE pour ses filles. Elle a donc annoncé aux parents à la fin juin qu’elle fermerait bientôt son milieu.

Forcée de mettre sa carrière en pause

Photo Agence QMI

Incapable de trouver une garderie «qui a du sens» pour sa petite dernière et écœurée du processus de recherche alors qu’elle attend un autre enfant, une femme de Bellechasse a ouvert sa propre garderie.

Tania Moreau a donc dû abandonner son poste de préposé aux bénéficiaires, un travail qu’elle adorait, pour s’occuper de ses enfants jusqu’à ce qu’ils rentrent à l’école.

«Je ne vous dirais pas que j’aime ça, mais je le fais pour mes enfants... C’est le bordel les services de garde dans mon coin», indique celle qui attend un cinquième enfant dans les prochains mois.

Preuve de l’ampleur de la crise, Mme Moreau a reçu une quarantaine de demandes de places pour sa garderie avant même qu’elle soit ouverte.

Pas de garderie, pas de maison

Photo Agence QMI

Une femme de Sherbrooke, qui comptait démarrer son entreprise et s’acheter une maison, voit ses rêves tomber à l’eau, obligée de rester à la maison pour s’occuper de sa fille, qu’aucune garderie ne peut accueillir.

Depuis quelque mois, Lynne Champoux-Williams vit au crochet de son mari. L’argent qu’elle avait mis de côté et qu’elle utilisait comme salaire depuis la fin de son congé de maternité, en mars, s’est rapidement envolé.

Après plusieurs semaines, le couple s’est même résigné à se procurer une voiture usagée pour augmenter la distance de recherche de garderie, en vain.

«On voulait fonder notre famille dans une maison, ce n’est plus possible pour le moment. Et mes plans de démarrage d’entreprises devront attendre, je n’ai plus l’argent», lance amèrement Mme Champoux-Williams.

Pas le choix d'être papa au foyer

Photo Agence QMI

William Kovacs St-Maurice, 26 ans, est devenu père au foyer en raison de la crise des garderies et a mis des mois avant de l’accepter. «Je me sentais comme un moins que rien», se souvient le jeune homme de Saint-Isidore, en Beauce. «Veut veut pas, c’est un stéréotype dans notre société : l’homme qui répond aux besoins de sa famille.»

Il était livreur de colis en entreprises, un boulot qui ne rapportait presque plus rien au début de la pandémie, explique-t-il. Sa conjointe s’est trouvé un bon emploi dans le domaine manufacturier. C’est donc lui qui est resté à la maison pour s’occuper de leurs garçons, qui n’ont toujours pas de garderie.

Avec le temps, «j’ai arrêté de me culpabiliser parce que je ne ramenais pas d’argent», raconte-t-il. «C’est la job la plus difficile que j’ai faite de ma vie et c’est aussi ce que j’aime le plus.»

Il estime en avoir pour deux ou trois ans avant de retourner sur le marché du travail tant la pénurie de places est grave dans son coin.

Aggraver la pénurie

Photo Agence QMI

Deux éducatrices en garderie prendront leur retraite plus tôt que prévu, alors qu’il y a déjà une pénurie dans le milieu, pour s’occuper de l’enfant d’un membre de leur famille qui est incapable d’avoir une place.

«Le ratio de main-d’œuvre en garderie va encore chuter, mais je n’ai pas d’autre alternative. C’est dommage d’en arriver là», soupire Teodora Smoleanu, maman du petit Mateo.

La femme de Québec a tout essayé pour trouver une place, des visites de garderies, aux supplications, en passant par les pots-de-vin. Rien ne fait.

C’est finalement sa mère et sa tante, qui travaillent en CPE, qui ont accepté de devancer leur retraite de plusieurs années pour prendre soin de son bébé.

Le tout pour le tout

Photo Agence QMI

Une mère monoparentale de deux enfants, au Saguenay, perdra sa maison si elle ne trouve pas une garderie d’ici la fin de son congé parental, dans un mois.

Emilie Tremblay cherche avec l’énergie du désespoir et tente le tout pour le tout pour éviter la ruine. En plus d’un bon montant d’argent à la signature du contrat pour une place en garderie, elle offre une poule pondeuse et même la possibilité d’avoir des prises de sang à domicile puisqu’elle travaille dans le réseau de la santé.

«Avec deux enfants, je ne peux pas me permettre de perdre ma maison et de retourner en appartement, sans revenu. Sans parler du CIUSSS qui est en manque d’effectif et qui a hâte que je revienne», déplore-t-elle.

Une clinique dentaire frappée par la crise

Photo Agence QMI

Le centre dentaire Picard Dubreuil Martel de Val-d’or, en Abitibi, peine à rattraper le retard dans ses rendez-vous tellement son personnel est frappé par la crise des garderies.

Dans cette clinique où tout le personnel est féminin, cinq employées ont dû retarder leur retour au travail ou réduire leurs heures en raison du manque de places depuis le printemps 2020, calcule la dentiste Edith Picard.

C’est le cas de l’hygiéniste dentaire Monika Ouellet (à gauche, avec son enfant). Depuis l’automne, la seule place disponible pour son garçon était sur appel. Autrement dit, il pouvait aller à la garderie au gré des absences des autres enfants.

«Ça affecte toute l’équipe», remarque Mme Picard, qui doit voir moins de clients.

Tenter de remplacer les absentes serait impossible en raison de la pénurie de main-d’œuvre, estime-t-elle. «On a zéro CV.»

Dans la peau d’une éducatrice

Le travail commence à 7 h et est loin d’être terminé à 17 h 30. Elle change les couches, encadre les jeux, prépare les repas, câline les petits, nettoie les lieux. Les enfants l’aiment tant qu’ils pleurent quand ils partent, et non quand ils arrivent. Tout ça, pour l’un des pires taux horaires que l’on puisse imaginer au Québec. incursion dans une garderie en milieu familial, le temps d’une journée.

Emilia Farcutiu. Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

C’est à la garderie en milieu familial de «Milie» que Le Journal a passé une journée.

«Milie», c’est comme ça que les enfants l’appellent. Emilia Farcutiu, 52 ans, était journaliste en Roumanie avant d’immigrer au Canada avec son conjoint en 2003. Elle se souvient avoir grandi dans une grande garderie, où ses parents lui manquaient. «C’était comme l’armée.» Alors quand elle a envoyé ses enfants dans un milieu familial le temps de terminer la francisation, elle est tombée sous le charme.

«Je me suis dit : wow! Ma fille est dans une maison : elle n’est pas un numéro.» Elle a donc ouvert sa propre garderie à Brossard en 2005.

7h

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Désinfection de la salle de bain et préparation des lits pour la sieste.

Tout sera à recommencer vers 17h30, quand les enfants seront partis.

8h45

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Arrivée de l’assistante Cecilia Floresca. Comme elles sont deux, les éducatrices peuvent accueillir neuf enfants.

Trois petits sont absents ce jour-là. «Aujourd’hui, c’est relax», dit Mme Farcutiu.

En plus, elle a l’aide de sa mère, notament pour préparer une partie du dîner.

Sans elle, elle doit payer quelqu’un ou faire affaire avec un traiteur.

9h45

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Chaque sortie au parc demande tout un attirail : la poussette, les couches, les gants hygiéniques, les serviettes humides, l’eau parce qu’il n’y a pas de fontaine, un sifflet au cas où il y ait plusieurs groupes dans le parc.

Sur place, il faut essuyer les modules de jeux car il a plu. C’est aussi au parc que se fera le coloriage et les activités éducatives pour les plus vieux.

«On est un groupe qui aime être dehors».

11h15

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Elle commence à préparer le dîner tandis que son assistante s’occupe des enfants dans la cour.

Au menu : soupe de légumes, spaghetti de quinoa au fromage et œufs biologiques.

«J’adore le nouveau guide alimentaire canadien», dit celle qui est en train de se former pour devenir naturopathe.

Hyper organisée, elle arrive même à cuire «vite vite vite» une tarte aux poires comme dessert.

13h

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

C’est l’annee de la sieste.

Après la lecture, tous les enfants s’endorment.

Mme Farcutiu peut donc prendre une pause de dîner bien méritée pendant que Mme Floresca surveille la sieste.

Souvent, un des plus vieux n’arrive pas à dormir ou se réveille avant la fin, alors il faut qu’un adulte s’en occupe.

14h30

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Elle a un peu de temps pour faire de la paperasse et avancer l’album photos des finissants, qui partiront à la maternelle l’an prochain.

Une fête aura d’ailleurs lieu en leur honneur à la fin de l’été.

«Chaque année, je pleure», avoue-t-elle. «Il faut créer de beaux souvenirs. Il faut se battre pour.»

17h20

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Tous les parents sont venus chercher les enfants.

Cassandra, 4 ans, est bien contente de voir sa sœur Angelika, 10 ans, qui est elle aussi passée par la garderie de Mme Farcutiu. «Quand j’étais en 1ère année, je disais que je voulais retourner chez Milie.»

18h

Photo Dominique Scali et Chantal Poirier

Le local de sieste est transformé en salle de massothérapie. Elle attend son premier client pour 18h30.

«Je pourrais déjà vivre de la massothérapie, mais je continue la garderie pour les parents. Je ne peux pas leur faire ça» étant donné la crise actuelle.

Elles quittent le navire

Fermetures de milieux familiaux, ruptures de service dans les CPE; les éducatrices ont été nombreuses à quitter le navire des garderies depuis le début de la pandémie.

«Ça fait 20 ans que je suis dans le réseau et je n’ai jamais vu ça [...] Juste cette semaine, on a trois éducatrices en moins, note Josiane Maloney, conseillère pédagogique dans un CPE de la Rive-Sud de Montréal. On accueille les enfants avec le sourire, mais on ne sait pas où on va les mettre.»

Pendant ce temps, des responsables d’un milieu familial décident de fermer leur garderie pour venir travailler en CPE, où elles sont mieux payées et s’évitent des maux de tête de gestion.

Les parents aussi préfèrent les CPE. En 2018, un rapport de l’Observatoire des tout-petits révélait que les places de piètre qualité étaient plus rares en CPE que dans les autres types d’établissements.

Le problème, c’est que les conditions des travailleuses en milieu familial sont si mauvaises que le concept attire des personnes qui n’ont pas d’autres choix de carrière, déplore Emilia Farcutiu.

Elle est convaincue que la qualification est essentielle pour bien faire ce métier.

MIEUX QU’UN CPE?

Elle n’est pas la seule à être persuadée que dans un contexte idéal, le modèle familial est bon, voire meilleur pour le développement de l’enfant que celui des CPE. C’est aussi le cas de deux responsables de bureaux coordonnateurs interrogées par Le Journal... qui dirigent elles-mêmes un CPE !

Le principal avantage du milieu familial est l’attachement, disent-elles. L’enfant est avec la même éducatrice chaque jour et même chaque année, contrairement aux garderies en installation où le personnel se relaie et où il y a un énorme roulement ces temps-ci.

«Je suis optimiste. La prochaine génération de milieux familiaux, si c’est bien fait et que les filles sont bien formées, elle va changer le monde», lance Mme Farcutiu.

À peine le salaire minimum

Après une journée de travail de plus de 10 heures, Emilia Farcutiu convertit son local de sieste en salle de massothérapie pour y recevoir des clients. À cela s’ajoutent les samedis où elle travaille dans une clinique.

«Pour survivre avec un milieu familial, ça prend un deuxième travail pour compenser», explique celle qui arrive ainsi à payer la maison, la voiture et les études de ses enfants.

«Mon assistante gagne plus que moi, et pourtant je lui donne le salaire minimum. Moi je voudrais lui donner encore plus parce que c’est beaucoup de responsabilités», déplore Mme Farcutiu.

Les éducatrices qui ont une garderie régie et subventionnée sont des travailleuses autonomes. Elles reçoivent 38 $ par jour par enfant en financement du gouvernement et contribution des parents, explique Anne-Marie Bellerose, de la Fédération des intervenantes en petite enfance (FIPEQ).

ÇA COÛTE CHER

Là-dessus, il faut déduire les dépenses, qui varient d’une personne à l’autre : la nourriture, le matériel, les assurances, etc. À la fin de l’année, il leur reste environ 37 000 $ dans les poches, estime Mme Bellerose.

Pour ce revenu-là, l’éducatrice travaille environ 50 heures par semaine en présence des enfants, sans compter tout le temps consacré le soir à la comptabilité, à la préparation des repas, à la planification pédagogique.

Un salaire qui frôle le taux horaire minimum de 13,50 $, résume Mme Bellerose. En comparaison, une éducatrice en CPE gagne de 16,75 $ à 25,15 $ l’heure.

De plus, il n’y a aucun échelon en milieu familial. Emilia Farcutiu a 15 ans d’expérience et est formée en éducation à la petite enfance, mais elle reçoit le même montant qu’une débutante non qualifiée.

Un ministre qui a du pain sur la planche

Les enfants nés dans les prochaines années auront une place en garderie sans que leurs parents aient à magouiller ou à s’arracher les cheveux de la tête, promet le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe. Mais il reste encore beaucoup de pain sur la planche avant d’y arriver.

Point de presse du Ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, avant le conseil des ministres, mercredi le 20 mai 2020 au Parlement de Quebec. Photo Agence QMI, Simon Clark

«C’est complètement inacceptable», s’exclame M. Lacombe en entrevue avec Le Journal à propos des histoires de pots-de-vin et de voyages dans le sud que se font offrir des garderies par des parents désemparés.

«Quand ça arrive, ça ruine la confiance des Québécois […] Personne ne gagne», critique-t-il.

Un jour, cette compétition ne sera plus nécessaire, assure le ministre. «Chaque enfant va avoir une place au Québec.»

Le régime à deux vitesses, avec des parents qui paient 8,50 $ et d’autres qui paient une cinquantaine de dollars par jour, tire même à sa fin, laisse entendre M. Lacombe. Il dit vouloir «tendre vers un réseau qui sera 100 % subventionné ou, à tout le moins, où toutes les garderies qui le souhaitent pourront l’être.»

Mais avant que ce réseau soit achevé d’un bout à l’autre de la province, beaucoup de changements devront avoir lieu. Voici cinq grands chantiers.

Créer des places

«Dans un monde idéal, tout serait prêt demain matin. Mais dans la vraie vie, construire un CPE, ça prend un certain temps» Le ministre Mathieu Lacombe

M. Lacombe a annoncé lundi la création de 9000 places subventionnées qui devraient voir le jour d’ici deux ans. Grâce à cela, la moitié des régions en déficit de places devraient atteindre l’équilibre, estime-t-on au ministère. D’autres appels de projets suivront pour l’autre moitié. «Dans un monde idéal, tout serait prêt demain matin. Mais dans la vraie vie, construire un CPE, ça prend un certain temps», explique le ministre. À défaut d’avoir une «baguette magique», il dit avoir la volonté et les sous pour que cela se concrétise.

Subventionner

En milieu urbain, de nombreuses garderies privées non subventionnées pourraient être converties en services à 8,50 $, au grand plaisir des parents et des propriétaires eux-mêmes. «Tout le monde veut être subventionné», dit Khalid Daher, de l’Alliance des garderies privées non subventionnées. Sinon, «achetez-nous», s’impatiente-t-il. Les milieux à 40 $ ou 50 $, «les parents n’en veulent plus», affirme-t-il.

Le ministre a annoncé vendredi la conversion immédiate de 25 garderies privées en garderies subventionnées, ce qui équivaut à 1767 places. Une deuxième phase visant à convertir une autre tranche de 1750 places a également été lancée.

Attirer et retenir les éducatrices

«C’est bien beau créer des places, mais on perd des employées chaque jour»Samir Alahmad, de l’Association des garderies privées du Québec

«C’est bien beau créer des places, mais on perd des employées chaque jour», déplore Samir Alahmad, de l’Association des garderies privées du Québec. Dans certaines régions, une nouvelle installation peut ouvrir sans arriver à trouver personne pour y travailler, abonde Geneviève Bélisle de l’Association québécoise des CPE. Les conditions de travail des éducatrices, c’est donc le nerf de la guerre, s’entendent pour dire plusieurs intervenants.

«Il y aura une augmentation importante [de leur] salaire au terme de la négociation qui est actuellement en cours» avec les éducatrices en CPE et en garderies, affirme M. Lacombe. Pour ce qui est des responsables de services de garde en milieu familial, qui ont quitté le métier par milliers pendant la pandémie, leur salaire a été bonifié de 12 % lors de la dernière négociation. À cela sont venues s’ajouter des primes qui peuvent faire grimper leur revenu de 3000 $ à 9000 $ par année, rappelle-t-il.

Réduire la paperasse et les délais

«Quand on est arrivés au pouvoir, le délai moyen de construction d’un CPE était de 48 mois. On a fait baisser ça à 36 mois. Maintenant, on vise 24 mois», énumère M. Lacombe. Il dit également avoir fait du ménage dans des projets lancés en 2011 ou 2013 et qui traînaient sur les tablettes de précédents gouvernements. La plupart de ces places seront inaugurées avant la fin de l’année.

Par ailleurs, il souhaite aussi réduire la «paperasse» qui vient alourdir la tâche des responsables des milieux familiaux.

Réformer la liste d’attente

Le guichet unique La Place 0-5 ans, où les parents doivent inscrire leur enfant afin d’obtenir une place dans une garderie en installation, ne semble satisfaire personne. Les politiques d’admission des garderies et la façon de gérer les listes d’attente seront revues, indique le ministre Lacombe.

Fait saillant : Le «plan de match» détaillé du gouvernement visant à compléter le réseau des garderies sera dévoilé cet automne dans un projet de loi, prévoit Mathieu Lacombe.

Crédits :

Journalistes :  Marie-Christine Trottier, Dominique Scali, Jérémy Bernier

Design : Johanna Reynaud

Équipe En 5 minutes : Baptiste Zapirain, Karine Leblanc

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