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Un autre siège social qui s’envole du Québec

Pour 520 M$, Air Canada se débarrasse d’un concurrent et se protège d’Onex

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Transat, qui exploite le seul transporteur francophone au Canada, s’apprête à passer dans le camp de son rival Air Canada, laissant planer une grande incertitude sur l’avenir de son siège social à Montréal.

Photo d'archives, Agence QMI

La marque Air Transat risque donc de disparaître au profit de Rouge, la division à bas prix d’Air Canada. Le maintien des 450 emplois du siège social de Transat n’est toujours pas garanti.

Les communiqués publiés hier par Air Canada et Transat ne font aucune mention de ces questions importantes.

« Je ne peux pas commenter ce qu’il y a dans la lettre d’intention d’Air Canada. Ce qui est sûr, c’est que l’intention, c’est de créer un pôle très fort à Montréal », a indiqué au Journal Christophe Hennebelle, vice-président chez Transat.

Pour le PDG Jean-Marc Eustache, qui a mis dès 1978 la première pierre à ce qui allait devenir Transat, céder l’entreprise à Air Canada ressemble à une capitulation.

« Une bonne nouvelle »

« Cette annonce est une bonne nouvelle pour Transat, a-t-il assuré hier. C’est l’occasion de s’adosser à une grande entreprise qui connaît notre métier et qui a un succès incontestable. Ceci représente la meilleure perspective, non seulement de maintien, mais de croissance à long terme de l’activité et des emplois de Transat. »

Photo d'archives

Avec le lancement de Rouge, en 2013, Air Canada a fragilisé Transat, qui a dégringolé de la première place sur le marché des destinations soleil, en 2015, à la troisième place, l’hiver dernier.

La concurrence accrue, qui est aussi venue de Sunwing et de WestJet, a nui aux résultats financiers de Transat. Résultat : en Bourse, l’action de l’entreprise a chuté en mars à un plancher qu’on n’avait pas vu depuis 2012.

Pour Air Canada, qui n’a jamais fait de quartier à ses concurrents et qui a près de 6 G$ en liquidités, l’occasion était trop belle. L’entreprise s’était déjà montrée opportuniste, il y a quelques mois, en reprenant le contrôle de son programme de fidélisation Aéroplan pour 450 M$.

« Air Canada veut aussi se prémunir contre Onex, qui va acquérir WestJet et qui aurait bien pu vouloir mettre la main sur Transat aussi. Ça aurait fait un gros concurrent à Air Canada », note la professeure Isabelle Dostaler de l’Université Memorial.

L’offre

  • 520 M$
  • 13 $ par action de Transat
  • 129 % de plus que le cours du titre avant l’annonce de la mise en vente de Transat, le 30 avril

Regroupés

  • Revenus annuels : 21 G$
  • Employés : 41 000
  • Avions : 425
  • Capacité aérienne entre le Canada et l’Europe : 63 % du total
  • Capacité aérienne vers le Sud : 46 % du total

Siège social

Avec des revenus de 3 G$, Transat est la 24e plus importante entreprise québécoise cotée en Bourse. Son siège social compte environ 450 employés, ce qui en fait l’un des plus importants de Montréal. Des 5000 salariés du voyagiste, 3200 sont au Québec.

L’analyste Doug Taylor, de Canaccord Genuity, calcule que la transaction avec Air Canada pourrait entraîner des synergies de plus de 100 M$, ce qui se traduirait inévitablement par des licenciements.

Le siège social d’Air Canada, à Dorval, compte plus de 2000 employés. En tout, le transporteur emploie près de 10 000 personnes au Québec sur un total de 36 000.

Par contre, à peine 11 des 24 plus hauts dirigeants d’Air Canada vivent au Québec. L’entreprise se défend en disant que plus de 60 % de ses quelque 250 cadres supérieurs, soit près de 150 personnes, travaillent à Montréal. De plus, le PDG Calin Rovinescu et les trois autres membres du comité exécutif (le chef des finances, la chef des affaires commerciales et le chef de l’exploitation) ont leur bureau à Montréal.

Québec inc.

L’un des Québécois qui souhaitent acquérir Transat, Dominik Pigeon, est prêt à surenchérir sur l’offre de plus d’un demi-milliard déposée par Air Canada.

« On est toujours intéressés, a-t-il déclaré au Journal, hier. Nous sommes déçus de voir un géant comme Air Canada vouloir mettre la main sur un joueur beaucoup plus petit comme Transat. C’est le pire des scénarios. »

Peu connue, la firme de M. Pigeon, FNC Capital, se spécialise dans le rachat d’entreprises par leurs dirigeants.

De son côté, le magnat immobilier Vincent Chiara n’a pas l’intention de bonifier son offre pour Transat, du moins pour l’instant. Il a dit souhaiter que la Caisse de dépôt, qui détient près de 6 % de Transat, intervienne dans le dossier.

Quant à Pierre Karl Péladeau, qui a aussi les yeux sur Transat, il n’a pas voulu commenter hier.

Régions

Avec son monopole sur les 2/3 des liaisons régionales et ses vols régionaux 55 % plus chers ici qu’ailleurs au pays, selon l’Union des municipalités du Québec (UMQ), Air Canada continuera de s’imposer dans les airs.

On verra encore des vols aller-retour de dernière minute Gaspé-Québec... à 1500 $.

« Pour le même prix, on peut se ramasser à Venise », lance Pierre Corbeil, maire de Val-d’Or. « J’aimerais mieux voir une transaction où l’on ajoute des transporteurs aériens sur le marché régional », souligne Daniel Côté, maire de Gaspé et président du Comité sur le transport aérien régional de l’UMQ.

Engagements ratés

Air Canada fait grincer des dents au Québec. Un recours collectif de « plusieurs dizaines de millions $ » plane au-dessus de sa tête.

« Air Canada n’a pas respecté la loi en ne gardant pas ouverts ses centres de maintenance lourde au pays », affirme l’avocate Marie-Michelle Savard de Jean-François Bertrand, Avocats, responsable du recours collectif touchant 2000 travailleurs, dont la moitié à Montréal.

« Je demande à Air Canada qu’ils respectent leur promesse et qu’ils viennent faire l’entretien de leurs avions au Québec », exige de son côté Jean Poirier, ex-représentant syndical des employés d’Aveos, promoteur du centre d’entretien de Saint-Hubert.

Plaintes

La vente d’Air Transat serait de bien mauvais augure pour les passagers francophones. Car d’une année à l’autre, Air Canada arrive encore et toujours en tête des organismes ayant fait l’objet du plus grand nombre de plaintes au Commissariat aux langues officielles du Canada.

Le commissaire Raymond Théberge a traité l’an dernier 105 plaintes visant Air Canada, loin devant la Défense nationale (82) et l’Agence des services frontaliers (65).

À l’opposé, Transat a toujours fait de l’offre de services bilingues l’une de ses marques de commerce, souligne Stéphanie Chouinard, professeure à l’Université Queen’s.

« La vente de Transat à Air Canada crée un malaise chez plusieurs francophones, parce que ça risque d’avoir des répercussions [néfastes] », dit-elle.

En réponse aux questions du Journal, Air Canada affirme « poursuivre son engagement à servir [sa] clientèle dans la langue officielle de [son] choix ». Depuis 2017, « environ 50 % » des nouveaux employés d’Air Canada pourraient s’exprimer dans les deux langues, se félicite l’entreprise.

Concurrence

La transaction Air Canada-Transat pourrait rencontrer quelques embûches réglementaires, préviennent des experts.

Les deux entreprises sont en effet les deux plus importants transporteurs réguliers vers plusieurs destinations vacances, souligne l’analyste financier Doug Taylor de Canaccord Genuity, qui s’attend à ce qu’Ottawa et son Bureau de la concurrence se penchent sur la transaction.

Professeur de gestion à HEC Montréal, Louis Hébert juge toutefois que la vente finira par aller de l’avant, bien qu’Air Canada ait peut-être à offrir certaines garanties.

« Certaines routes vont être problématiques, même si le marché du voyage reste assez fragmenté avec d’autres joueurs comme Sunwing et WestJet. Comme aux États-Unis, on assiste à une consolidation qui devrait réduire la concurrence et l’offre et augmenter les prix. Les voyageurs canadiens doivent s’y attendre », souligne-t-il.

Ce qu’ils ont dit

« Est-ce qu’on peut faire mieux pour avoir plus de monde de la haute direction d’Air Canada au Québec, garantis à long terme au Québec ? Bien, ça fera partie des discussions. »

– François Legault, premier ministre


« S’il y a une autre solution québécoise, à un prix supérieur, que le conseil d’administration d’Air Transat jugerait appropriée, nous pourrions participer à cette opération-là. »

– Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie


« Non, je ne crois pas à ça. Sur papier, il est à Montréal, mais les décisions se prennent à Toronto, parce que le nouveau hub en matière aéroportuaire, c’est l’aéroport Pearson. »

– Pascal Bérubé, chef parlementaire, Parti québécois


« On doit s’attendre à une certaine rationalisation... Il s’agit néanmoins d’une issue plus porteuse que si Transat devait passer sous propriété hors Québec. »

– Michel Leblanc, PDG de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain