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La laïcité discriminatoire

La clause dérogatoire, c’est l’admission sans gêne que le projet de loi dont il est question va sciemment brimer les libertés de certains au profit de la majorité.

Periode des questions
Photo Simon Clark

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Le ministre Simon Jolin-Barrette a déposé aujourd’hui son projet de loi sur la laïcité de l’État. Sombre jour pour les droits des minorités et encore plus sombre jour pour la réputation du Québec au pays et à l’étranger.  

Non seulement la CAQ a-t-elle souhaité appliquer le défunt consensus Bouchard-Taylor, mais elle a également choisi d’aller plus loin et de brimer les libertés de nombreux enseignants et enseignantes. Pourquoi ? Pour régler un problème inexistant.    

Discrimination avouée  

Le gouvernement de la Coalition avenir Québec n’a même pas essayé de faire croire à qui que ce soit que son projet de loi est acceptable en vertu des règles qui régissent le Québec. Plutôt que de chercher à affirmer la laïcité de ses institutions, le gouvernement actuel a choisi de discriminer ses employés.    

Si on vous répète que la clause de dérogation a été utilisée des dizaines de fois dans le passé, c’est pour essayer d’en diminuer l’importance. La clause dérogatoire, c’est l’admission sans gêne que le projet de loi dont il est question va sciemment brimer les libertés de certains au profit de la majorité.    

Dans le cas qui nous intéresse, cette clause vise aussi à faire cesser des contestations judiciaires déjà en cours.      

Ni vous, ni moi, ne saurons jamais l’opinion de la cour sur le projet de loi ou sur celui qu’avait fait adopter le précédent gouvernement au sujet de la neutralité de l’État.    

Sans surprise, le ministre Jolin-Barrette refuse de rendre publics les avis juridiques qu’il a sollicités avant de présenter son projet de loi.     

Pensez-vous que si ces avis avaient été positifs il refuserait de les rendre publics ? Évidemment pas. Il s’empresserait de les déposer fièrement pour prouver sa légitimité.    

Confondre l’État et les individus  

Avec son projet de loi, la CAQ se prête à une opération purement cosmétique. Faire croire aux Québécois que la laïcité ne tient qu’à un vêtement, c’est prendre les électeurs pour des idiots.     

Avec ou sans signe religieux, un individu conserve sa foi, ses préjugés, ses compétences et ses a priori. Quand un professionnel est en exercice, il agit au meilleur de ses connaissances, avec tout son bagage et avec toutes ses valeurs.     

Faire croire que l’État sera plus neutre ou plus laïc si les individus renoncent à vivre leur foi pleinement, c’est prendre des vessies pour des lanternes.     

C’est aussi prendre les Québécois pour des crétins.    

Avec son projet de loi, la CAQ emploie le procédé du sifflet à chien (le dog wihstle politics selon nos voisins américains). Pour plusieurs, c’est un projet de loi parmi tant d’autres, mais pour les électeurs que la CAQ courtise, c’est une réponse directe à leur volonté de voir disparaître l’incarnation des étrangers. Il n’y a qu’à lire les commentaires et les réactions sur les réseaux sociaux pour savoir à qui parle la CAQ avec son projet de loi.    

Mais le projet de loi de François Legault va finir par décevoir amèrement.     

Parions que le port des signes religieux va augmenter en dehors des institutions visées et en dehors des heures de travail. C’est habituellement ce qui arrive quand on interdit aux individus d’affirmer librement qui ils sont. Là, les tenants du « retournez chez vous », du « c’est notre culture » et du « arrêtez de nous imposer vos religions barbares » vont en avoir pour leur rhume.    

En attendant, puisqu’on n’aura probablement pas d’opinion juridique sur le projet de loi discriminatoire de la CAQ, on peut relire l’opinion de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse à propos de la neutralité de l’État et du port de signes religieux :     

« Le simple fait de porter un signe de sa religion n’équivaut pas à imposer sa religion à autrui ou encore à faire du prosélytisme. Porter un signe religieux n’empêche pas non plus d’effectuer ses tâches de façon neutre et impartiale.  

L’État ne peut invoquer la neutralité religieuse pour justifier l’interdiction du port de signes religieux “ostentatoires” sur les lieux de travail des fonctionnaires ou autres agents de l’État. Au contraire, cette neutralité assure aux individus le droit de pratiquer leur religion.  

Ainsi, le fait de demander à une femme de retirer son hijab lorsqu’elle est au service de l’État contrevient à la Charte. Il en va de même lorsqu’on demande à un fonctionnaire de retirer sa kippa ou son turban. »  

Probablement que la CAQ obligera aussi la Commission à taire son opinion sur le sujet...