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Le meilleur texte qui vous lirez sur la laïcité...

Le principe fondateur de toutes les libertés - la séparation de l'Église et de l'État

Le meilleur texte qui vous lirez sur la laïcité...
STEVENS LEBLANC/JOURNAL DE QUÉBEC/AGENCE QMI

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Ça me fait tout drôle de l’écrire, mais la meilleure chronique que j’ai lue concernant la laïcité a été écrite par Lysiane Gagnon. Dans La Presse.    

En mars 1990.     

Bien avant nos débats actuels et toute la terminologie que nous utilisons aujourd’hui; bien avant la commission Bouchard-Taylor et le projet de loi 60 du Parti québécois- la Charte des valeurs; bien avant nos débats sur les « accommodements raisonnables », bien que ce texte les laissait entrevoir, ces débats.     

En mars 1990, le Canada et le Québec réagissent à cette nouvelle qui changera le portrait d’une institution canadienne, la Gendarmerie royale du Canada, la GRC. C’est que la GRC vient d’approuver que ses agents puissent arborer certains signes religieux, en particulier, la collectivité Sikh.     

Extrait des archives de Radio-Canada :     

« Conformément à la Charte des droits et libertés et à la politique multiculturelle d'Ottawa, les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sont désormais autorisés à porter le turban dans le cadre de leurs fonctions. Cette exception, émanant du gouvernement, concernait déjà les Forces armées canadiennes ainsi que la police de Toronto et d'Edmonton, comme l'explique Pierre Cadieux, le solliciteur général du Canada.  

Cette décision de la Gendarmerie royale du Canada s'inscrit dans la lignée de la politique fédérale canadienne. En effet, l'adoption par Ottawa de la Loi canadienne sur les droits de la personne, en 1980, incite la GRC à se pencher sur le port des symboles religieux dans l'exercice des fonctions de police. En 1982, un groupe de travail de la GRC recommande une révision du code vestimentaire. Mais ces recommandations restent lettre morte. Il faut attendre la fin de l'année 1987 et le lancement de la campagne de recrutement des minorités visibles de la GRC pour que soit de nouveau examinée la question du port du turban par les sikhs.  

L'accueil réservé à cette décision est mitigé et l'enthousiasme cède parfois la place à la contestation au sein de la population canadienne. C'est ainsi qu'un fort mouvement de contestation, venant de la province albertaine, dans l'ouest du pays, s'est farouchement opposé à la décision fédérale. Une pétition a même été dressée contre l'autorisation d'accepter des variantes au code vestimentaire des policiers de la GRC. »    

Après vérification, non, on n’a pas traité la population albertaine au grand complet de « raciste » car le fort sentiment d’opposition à cette décision s’y manifestait.     

Le meilleur texte qui vous lirez sur la laïcité...
Le Journal de Québec

Le principe fondateur de toutes les libertés - la séparation de l'Église et de l'État  

Et c’est précisément ici que le texte de Lysiane Gagnon est si intéressant. Écrit le 17 mars 1990, au lendemain de la publication de R-C que j’évoque plus haut, ce texte demeure tout à fait pertinent dans le cadre de nos débats actuels sur la laïcité.     

En fait, nous n’aurions qu’à changer quelques références pour l’actualiser et ce texte explique bien pourquoi le projet de loi de François Legault est tout à fait légitime. En gros, la chroniqueure de La Presse défend ce principe universel, toujours d’actualité que « le principe fondateur de toutes les libertés est la séparation de l'Église et de l'État ».    

On ne saurait mieux dire.    

Voici quelques extraits du texte de Lysiane Gagnon.    

« Le gouvernement fédéral vient d'autoriser le port du turban sikh au sein de la Gendarmerie royale, après l'avoir permis aux Douanes et dans l'armée. Idem au sein de la police municipale de Toronto. Voilà qui aura de fortes répercussions sur l'évolution de la société canadienne.  

Chacune de ces décisions signifie que le principal acquis de la civilisation occidentale, le principe fondateur de toutes les libertés - la séparation de l'Église et de l'État - doit être subordonné à l'idéologie du multiculturalisme.   

De neutre qu'il devait être selon l'idéologie laïque contemporaine, le concept de l'État se trouve transformé en auberge espagnole où chacun viendra greffer, comme sur une courtepointe bigarrée, ses préjugés et ses valeurs personnelles. La religion, censée relever du domaine privé, revient dans l'aire publique d'où les progrès de la civilisation l'avaient chassée . »  

Vous avez bien lu, « la séparation de l’Église et de l’État doit se superposer à l’idéologie du multiculturalisme ». Et c’est précisément ce en quoi croit la majorité claire des Québécoises et des Québécois et la raison pour laquelle la volonté de légiférer dans le sens de la laïcité institutionnelle récolte un appui tout aussi clair au sein de la population.    

Continuons.    

« Rappelons les faits. La religion sikh ordonne aux hommes adultes le port du turban et du sabre cérémonial. Exigence qui est loin, faut-il dire, d'être respectée par tous les sikhs, de la même façon que tous les juifs ne mangent pas cachère et que bien des catholiques ne vont pas à la messe le dimanche. Le Canada compte d'ailleurs nombre de sikhs sécularisés.  

Parallèlement à ces sikhs intégrés, dont plusieurs ont été embauchés sans problème à la GRC ou ailleurs, d'autres sikhs tiennent à afficher les signes extérieurs de leur religion, comme le font, par exemple, les musulmanes avec le tchador et les juifs qui portent la calotte.  

La différence, c'est que ces derniers s'abstiennent de solliciter des emplois là où la fonction viendrait en conflit avec leurs préceptes. Ainsi les juifs hassidiques gagnent leur vie dans les entreprises de leur communauté. Ils n'ont jamais réclamé qu'on adapte l'uniforme de la police à leur costume religieux.  

Les sikhs, au contraire, réclament depuis longtemps le droit d'entrer avec sabre et turban dans l'administration publique et la magistrature. Au Canada anglais, ces revendications ont été plus vives et plus controversées qu'ici, non seulement parce que les sikhs sont nombreux à Vancouver et à Toronto, mais parce que la GRC tient partout ailleurs qu'au Québec et en Ontario le rôle de la police provinciale.  

Là où la chose se complique - et c'est peut-être cela qui a «culpabilisé» les élites du Canada anglais et les a empêché d'analyser le fond de la question - c'est qu'il existe dans l'Ouest canadien un virulent courant anti-sikh assorti de macarons de haine. Ces manifestations ne sont qu'une forme de racisme cru et primitif, d'autant plus détestable que les sikhs sont en général des travailleurs exemplaires.  

Ce racisme anti-sikh a perverti le débat en donnant l'impression que s'opposer au port du turban dans la fonction publique, c'est être anti-sikh . »    

Intéressant. Voilà qui déboulonne un argument si souvent entendu à propos du voile aujourd’hui...    

  

Le meilleur texte qui vous lirez sur la laïcité...
JOEL LEMAY/AGENCE QMI

Lysiane Gagnon poursuit :     

« L'enjeu réel, pourtant, n'a rien à voir avec le racisme, ni d'ailleurs avec les sikhs, car le même principe s'applique à toutes les religions.   

Ce principe, c'est l'héritage précieux de la Révolution américaine et de la Révolution française: l'État n'a pas de religion. Ni une seule. Ni plusieurs. Pour les citoyens d'une société où se côtoient diverses religions, c'est là la meilleure garantie de justice.  

Dans les fonctions particulièrement névralgiques, comme la police, l'uniforme symbolise la neutralité de l'État. Un uniforme qui fait abstraction des croyances personnelles de celui ou celle qui le porte, et donne au citoyen l'impression qu'il ne sera pas traité à travers le prisme d'un engagement politique ou religieux quelconque.   

En vertu de ce principe-là, on interdit aux représentants de l'État -fonctionnaire, douanier, policier - , d'arborer les signes extérieurs d'une religion ou d'un parti: le turban comme le col romain, le tchador, le crucifix, l'étoile juive ou les macarons politiques. La même règle s'applique aux juges.  

C'est cette neutralité, justement, qui permet la liberté religieuse et politique: seul un État rigoureusement laïc peut protéger la libre expression de toutes les croyances . C'est cela, le vrai sens de la Charte des droits et libertés sur laquelle le gouvernement fédéral prétend s'appuyer. Mais sa décision sent davantage l'opportunisme électoral que le respect des libertés fondamentales.  

L'automne dernier, toute la gauche française a été agitée par un passionnant débat sur le droit qu'auraient ou non les petites musulmanes de porter le foulard islamique, signe religieux et symbole d'oppression, à l'école publique laïque. Des intellectuels qu'on ne pourra jamais soupçonner de xénophobie - Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, etc. - , auxquels se sont joints nombre de progressistes musulmans, ont ardemment plaidé en faveur de l'interdiction du foulard islamique, au nom des principes démocratiques et républicains.  

En suivant ce débat, j'étais partagée entre ma tête qui leur donnait raison, et mon instinct qui me disait que l'école devait tolérer le tchador, sous peine de voir les filles musulmanes enterrés à jamais dans les écoles coraniques où leurs pères les transféreraient. (C'était la position du directeur du Nouvel Obs, Jean Daniel).  

Va, donc, pour le foulard islamique à l'école publique... s'il s'agit d'une écolière. Ce serait différent s'il s'agissait d'une enseignante, qui, elle, incarne le système scolaire et le modèle à suivre. Et à plus forte raison s'il s'agit d'un fonctionnaire qui incarne l'autorité de l'État. »    

Voilà. Rien à redire.     

Et dans le Québec contemporain, une partie non-négligeable de la « gauche » a décidé de se ranger du côté de ceux qui se battent pour ces mêmes principes démocratiques et républicains.     

C’est triste à voir. Cette gauche régressive ternit l’ensemble du mouvement progressiste.     

Continuez M. Legault. Qu’on en finisse enfin.     

Comme l’expliquait Lysiane Gagnon à l’époque, et c’est tout aussi vrai encore aujourd’hui, « le principal acquis de la civilisation occidentale, le principe fondateur de toutes les libertés - la séparation de l'Église et de l'État - doit être subordonné à l'idéologie du multiculturalisme ».     

Il ne vous reste qu’à vous assurer d’éviter les incohérences présumées de votre projet de loi afin de le rendre, véritablement, universel.