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Le plus beau métier du monde

Cessons de nous plaindre!

GEN-ÉCOLE-ENSEIGNEMENT
Photo d'archives, Jean-Francois Desgagnés

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Il y a un plaisir, une reconnaissance dans l’enseignement qui est tout simplement extraordinaire. Qui pour plusieurs dépasse largement le salaire.   

Il y a ce lien que l’on peut tisser avec l’élève, avec l’enfant, peu importe son âge, et cette impression d’être pertinent dans son existence. Contribuer à son épanouissement, à ce qu’il accomplira, est incomparablement gratifiant. C’est travailler à rendre meilleur son prochain. À lui transmettre des connaissances, des valeurs, des compétences essentielles à ses ambitions encore insoupçonnées, à sa vie en société. C’est, disons-le, travailler à rendre meilleur le monde, humblement.         

Vraiment, être enseignant est un métier à nul autre pareil.         

À ce point le plus beau qu’il inspire souvent l’abnégation. Le choix de s’oublier soi-même. Que certains associent à la vocation, tel un critère absurde par lequel on croit distinguer les bons profs. Les meilleurs. Ceux qui se donnent corps et âmes. Sans compter.          

Il est aujourd’hui attendu d’une enseignante*, peu importe les difficultés, peu importe les conditions, peu importe son expérience, qu’elle en fasse plus que ce pourquoi elle est engagée, que ce pourquoi elle a été formée. Son travail ne rentre tout simplement pas dans son horaire. Tout dépendant du point de vue, c’est la raison pour laquelle nous l’admirons, pour laquelle nous la payons, pour laquelle nous tolérons avec jalousie ses deux mois de vacances.         

Mais pour beaucoup, elle n’en fera jamais assez. Elle-même d’ailleurs sera souvent la première à le croire. Croire qu'elle pourra toujours faire quelque chose de plus, dans l’espoir de faire une différence.          

Et puisque rien n'est aussi gratifiant que d'avoir fait cette différence, on n’hésite pas à se brûler dans cet espoir. De cette flamme que les autres admirent sans toutefois en percevoir la lueur tragique. Car là où l’enseignante devait apporter quelque chose en plus, elle doit bien souvent combler avant tout un manque dont elle n’est pas responsable. Et même avec toute sa dévotion, sa vocation, sa passion, elle ne saura pallier les lacunes de tous ses élèves, des toutes ces familles, et d’un système qui repose néanmoins sur elle. Sa plus grande erreur serait alors de croire qu’elle le peut, au détriment de son propre équilibre, de sa propre existence.         

Faut-il donc que l’attachement qui nous lie à nos élèves, à notre métier, devienne notre talon d’Achilles? Devons-nous laisser aux autres le soin de juger de notre dévouement? Notre résilience est-elle négociable?         

Il n’y a guère que des enseignants qui puissent comprendre la réalité quotidienne de leurs collègues. Et encore, elles sont parfois à ce point différentes d’une commission scolaire à l’autre, d’une école à l’autre, d’une classe à l’autre, qu’il devient difficile même entre nous d’imaginer la détresse de celui ou celle qui, débordé, épuisé, s’apprête à baisser les bras.           

Personnellement, par exemple, mes conditions de travail peuvent grandement changer d’une année à l’autre. Malgré mon expérience, mon épuisement ne sera pas le même. S'il y a des tâches - et des groupes - que l'on choisit, il y en a d'autres que l'on redoute. Du coup, il y a des classes quelque part dont je peine à imaginer la réalité.      

Clairvoyance et sacrifice  

Alors que trois commissions scolaires ont décidé de ne plus accorder de réductions de tâche (permettant de travailler quatre jours sur cinq) et de retraites progressives, au risque d’épuiser ou de perdre définitivement plusieurs de leurs employés, certains commentateurs considèrent que les enseignants ne sont que des «plaignards», et que la pénurie actuelle nécessite qu’ils cessent leurs caprices.         

Puisqu’il s’avançait consciemment en terrain miné, Jonathan Trudeau ne sera pas surpris que je fasse référence à son texte, dont les flagorneries initiales ne nuancent en rien toute la condescendance et les préjugés qu'il propage à l'encontre des enseignants.        

Il est ignoble d’accuser de paresse ceux qui parmi nous en viennent à renoncer à une partie de leur salaire, pour prendre soin d’eux-mêmes, de leur famille, voire même de leurs élèves, en se dégageant un temps précieux. Car oui, c’est souvent faire le choix de se payer soi-même des conditions de travail saines, raisonnables, avant qu'il soit trop tard. C’est de la clairvoyance et des sacrifices.      

Mais peut-être qu’il a raison. Peut-être que nous nous plaignons trop. Que nous devrions cesser de nous plaindre. Et nous fâcher. Une bonne fois pour toute.         

Car je me demande : où est la valorisation des enseignants quand nos besoins sont réduits à des caprices? Quand on nous reproche de nous plaindre ? Quand on a besoin de temps mais qu’on nous donne des formations ? Quand on dénonce un problème mais qu’on nous impose de nous taire ? Quand notre devoir de loyauté censure notre sens éthique ?          

Quelle crédibilité nous reconnaît-on ?          

Aucune.          

Notre expertise se résume à notre abnégation, à notre résilience.          

Mais cette crédibilité, il n’appartient à personne de nous la donner. C'est à nous de mettre de l’avant nos exigences, et non plus notre résilience. Nous savons mieux que personne ce qu’il faut faire et endurer. C’est à nous de délimiter ce qui relève de nos compétences, et de nous affirmer. De dire non. D’exiger de pouvoir faire correctement notre travail, et non de le réduire à un vulgaire assemblage d'usine. Ce « non » n’est pas syndical. Ce n’est pas un caprice. C’est du professionnalisme. C’est une posture éthique.          

Les conditions de pratique de la profession d’enseignant ne correspondent pas aux attentes que l’on a d’un système d’éducation qui se veut équitable pour tous les élèves de la province. Nous le savons, tous, y compris et surtout ceux qui ont la responsabilité de sa gestion. La pénurie d’enseignants n’est qu’un symptôme, qui inclut justement le besoin de certains collègues de protéger leur santé ou de concilier à leurs frais leur rapport travail-famille.            

Il serait naïf de croire qu’une telle reconnaissance viendra d’en haut. La prétendue valorisation du travail enseignant transpire l’hypocrisie dès qu’il est question de devoir de loyauté et du temps reconnu pour notre travail.          

Et plus haut encore, le ministre n’est pas plus crédible: comment peut-il exiger des commissions scolaires de prendre soin de leurs enseignants, lui pour qui « un prof en épuisement (...) devait être bon, (...) Il a tout donné ! »           

* C'est avec une pensée particulière pour les collègues féminines, enseignant majoritairement au primaire, que j'écris parfois.