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Numérique en éducation: pour en finir avec la technophobie

Les écoles et les écrans: nuancer pour avancer

Numérique en éducation: pour en finir avec la technophobie
Marie-Claude Gauthier

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M. Normand Baillargeon, avec tout mon respect, je me dois de vous faire part de mon profond étonnement (remarquez l’euphémisme ici) relativement aux propos que vous avez tenus dans votre chronique De l'école et des écrans , publiée dans le journal Le Devoir, le 4 mai 2019, au lendemain de la publication du nouveau Cadre de référence de la compétence numérique. Vous évoquez de nombreux feux rouges qui s’allument pour remettre en cause la passion des technophiles en éducation. Technophiles... quel terme réducteur pour qualifier les centaines, voire les milliers d’acteurs de l’éducation, allumés, professionnels et rigoureux, qui travaillent d’arrache-pied pour tenter de se former afin d’intégrer de façon optimale le numérique dans leur enseignement.   

Par la présente, donc, c’est non seulement à titre de blogueuse, mais aussi à titre de doctorante en psychopédagogie, de conseillère pédagogique, d’enseignante de français au secondaire et de formatrice en intégration du numérique que je me permets de nuancer vos propos.            

Primo, vous rapportez une des conclusions du rapport Connectés pour apprendre (OCDE, 2015), reprise à toutes les sauces par les pourfendeurs du numérique en éducation depuis sa publication, pour souligner le fait que « les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TIC [technologies de l’information et de la communication] dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences. » Vrai. Malheureusement, et c’est très dommage, vous omettez de dire que l’une des interprétations des auteurs du rapport, pour expliquer cet état de fait, est la suivante : «Peut-être que nous ne maitrisons pas encore assez le type d’approches pédagogiques permettant de tirer pleinement profit des nouvelles technologies et, qu’en nous contentant d’ajouter les technologies du XXIe siècle aux pratiques pédagogiques du XXe siècle (qui n’ont selon moi pas changé depuis le XIXe!), nous ne faisons qu’amoindrir l’efficacité de l’enseignement.» Ce nouveau cadre vise justement à jeter les bases d’une formation plus adéquate et soutenue, notamment avec le nouveau Référentiel de compétences des enseignants, qui devrait suivre dans les prochains mois. Il s'agit d'un travail colossal visant à donner des outils non seulement aux enseignants, mais aussi aux élèves pour éviter que le numérique provoque des effets non désirables dans les salles de classe. Nous ne pouvons que saluer cette initiative qui nous permettra peut-être enfin d'entrer dans le XXIe siècle.           

Secundo, je ne comprends tout simplement pas votre entêtement à opposer l’importance des savoirs et de la culture à l’utilisation du numérique. En quoi avoir accès à Internet nuit-il à l’acquisition de connaissances? Il modifie le rapport à la lecture, certes, mais en quoi nous empêche-t-il de lire de grands classiques et d’élargir notre vocabulaire? Je vous le demande. Avez-vous déjà consulté le site https://candide.bnf.fr , sur le site de la Bibliothèque nationale de France? Il s’agit d’un exemple probant de ce que la Toile peut offrir de mieux pour optimiser et actualiser une oeuvre littéraire comme Candide de Voltaire pour la faire découvrir aux jeunes. De plus, avez-vous déjà utilisé l’application LiquidText? Je n'ai encore rien trouvé de mieux pour annoter, commenter, résumer des pages web ou des documents PDF pour rendre plus efficace la recherche documentaire. Des exemples de sites et d’applications éducatives de ce type, il en existe des milliers! Vous n’avez qu’à chercher un peu, M. Baillargeon, et même vous, vous risquez de les trouver fort intéressantes pour l’apprentissage.           

Tertio, vous faites référence aux natifs du numérique, une appellation largement contestée, en rappelant que «les limitations de la mémoire de travail sont les mêmes chez eux et que le multitâche leur est aussi nuisible qu’aux autres». Pourquoi ne le serait-il pas? S’il existe un consensus à cet égard, c’est bien celui-là. Par ailleurs, l’éminente neuroscientifique, la professeure Sonia Lupien, le rappelait avec aplomb, lundi dernier, lors d’une conférence inédite, Techno-Stress ou Tech-No-Stress, prononcée à l’Université de Montréal dans le cadre du lancement du projet Bien-être numérique . Selon la fondatrice et directrice scientifique du Centre d’Études sur le stress humain, même si les jeunes générations y croient fermement, le multitâche n’existe pas. Le cerveau humain ne peut que passer d’une activité à l’autre, avec facilité ou non. Dans tous les cas, l’attention est divisée et la perte de temps, presque assurée. Cette problématique préoccupe d'ailleurs énormément les enseignants utilisant le numérique au quotidien, c'est pourquoi ils déploient toutes sortes de moyens et de stratégies pour diminuer au minimum les distractions. Ces défis (surmontables!) sont-ils une raison de refuser d’éduquer nos jeunes au numérique en les empêchant d’en découvrir toutes le fonctions utilitaires? Est-ce une raison de faire comme si la technologie n’existait pas en ne les outillant pas, en refusant de leur transmettre des compétences informationnelles susceptibles de les aider à évoluer et à travailler? Bien au contraire.           

En terminant, parmi vos modestes suggestions, vous dites que l’école devrait transmettre une vaste culture générale par des moyens éprouvés. Tout à fait d'accord. Mais quels sont ces moyens éprouvés, M. Baillargeon? J'aurais aimé que vous les mentionniez. Quant à moi, je peux vous certifier qu'en plus de l'enseignement explicite, les différentes plateformes numériques facilitant la collaboration entre les apprenants, optimisant la rétroaction et stimulant la créativité et la résolution de problèmes aident grandement mon travail et me permettent de rendre mes élèves moins passifs. Ce n'est pas rien.         

Pour ce qui est des trois petits trucs simplistes que vous proposez pour vérifier des informations, je vais laisser le soin à mes propres élèves de vous répondre en vous expliquant comment ils ont développé un éventail de stratégies de recherche. Vous tomberez des nues. Parce que j’aimerais vous rappeler que ce n’est pas parce qu’ils sont de leur temps et qu’ils utilisent Instagram, Facebook et Youtube, qu’ils sont démunis. Ne les sous-estimez donc pas.